The Project Gutenberg EBook of Discours civiques de Danton by Georges Jacques Danton Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Sur les mesures revolutionnaires (26 aout 1792) III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792) IV. Sur le role de la Convention (21 septembre 1792) V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792) VI. Justification civique (25 septembre 1792) VII. Contre Roland (29 octobre 1792) VIII. Pour la liberte des opinions religieuses (7 novembre 1792) 1793 IX. Proces de Louis XVI (janvier 1793) X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793) XI. Sur la reunion de la Belgique a la France (31 janvier 1793) XII. Sur les secours a envoyer a Dumouriez (8 mars 1793) XIII. Sur la liberation des prisonniers pour dettes (9 mars 1793) XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars 1793) XV. Sur l'institution d'un tribunal revolutionnaire (10 mars 1793) XVI. Sur la demission de Beurnonville (11 mars 1793) XVII. Sur le gouvernement revolutionnaire (27 mars 1793) XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793) XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril 1793) XX. Sur le Comite de Salut public (3 avril 1793) XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793) XXII. Sur le droit de petition du peuple (10 avril 1793) XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi (13 avril 1793) XXIV. Sur la tolerance des cultes 19 avril 1793) XXV. Sur un nouvel impot et de nouvelles levees (27 avril 1793) XXVI. Autre discours sur le droit de petition du peuple (1er mai 1793) XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendee (8 mai 1793) XXVIII. Sur une nouvelle loi pour proteger la representation nationale (24 mai 1793) XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793) XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793) XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793) XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793) XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793) XXXIV. Discours pour que le Comite de Salut public soit erige en gouvernement provisoire, (ler aout 1793) XXXV. Sur les suspects (l2 aout 1793) XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 aout 1793) XXXVII. Sur les creanciers de la liste civile et les requisitions departementales (14 aout 1793) XXXVIII. Sur de nouvelles mesures revolutionnaires (4 septembre 1793) XXXIX. Sur les secours a accorder aux pretres sans ressources (22 novembre 1793) XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de l'etranger (26 novembre 1793) XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793) XLII. Sur les arretes des representants en mission en matiere financiere (1er decembre 1793) XLIII. Defense aux Jacobins (3 decembre 1793) XLIV. Sur les mesures a prendre contre les suspects (7 decembre 1793) XLV. Sur l'instruction publique (12 decembre 1793) 1794 XLVI. Sur l'egalite des citoyens devant les mesures revolutionnaires (23 Janvier 1794) XLVII. Pour le Pere Duchesne et Ronsin (2 fevrier 1794) XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 fevrier 1794) XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis a l'examen du Comite de Salut public (9 mars 1794) L. Sur la dignite de la Convention (19 mars 1794) MEMOIRE, ecrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de Danton, le conventionnel, pour detruire les accusations de venalite contre leur pere INTRODUCTION I Voici le seul orateur populaire de la Revolution. De tous ceux qui, a la Constituante, a la Legislative ou a la Convention, ont occupe la tribune et merite le laurier de l'eloquence, Danton est le seul dont la parole trouva un echo dans la rue et dans le coeur du peuple. C'est veritablement l'homme de la parole revolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'eloquence noblement ordonnee d'un Mirabeau et les discours froids et electriques d'un Robespierre, soient davantage prises que les harangues hagardes et tonnantes de Danton, c'est la un phenomene qui ne saurait rien avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu leguer a la posterite des discours qui demeurent le testament politique d'une epoque, c'est qu'ils furent rediges pour cette posterite qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste quelquefois cette posterite, qui oublie en lui l'orateur pour le meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident rare. Ce n'est pas a cela qu'il pretend. Il ne sait point "prevoir la gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de Revolution [Note: EDOUARD FLEURY. Etudes revolutionnaires: Camille Desmoulins et Roch Mercandier (la presse revolutionnaire), p. 47; Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues n'aspirent point a se survivre. Que sa parole soit utile et ecoutee a l'heure ou il la prononce, c'est son seul desir et il estime son devoir accompli. On concoit ce que cette theorie, admirable en pratique, d'abnegation et de courage civique, peut avoir de defectueux pour la renommee oratoire de l'homme qui en fait sa regle de conduite, sa ligne politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice fait par Danton a sa patrie. Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure critique de son eloquence. "Ses harangues sont contre toutes les regles de la rhetorique: ses metaphores n'ont presque jamais rien de grec ou de latin (quoiqu'il aimat a parler le latin). Il est moderne, actuel" [Note: F.A. AULARD. Etudes et lecons sur la Revolution francaise, tome 1, p. 183; Paris, Felix Alcan, 1893.], dit M. Aulard qui lui a consacre de profondes et judicieuses etudes. C'est la le resultat de son caractere politique, et c'est ainsi qu'il se trouve chez Danton desormais inseparable de son eloquence. Homme d'action avant tout, il meprise quelque peu les longs discours inutiles. Apathie deconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat, nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien regime, il ait du prendre l'habitude de les ecouter en silence, quitte a foncer ensuite, tete baissee, sur l'adversaire. Mais peut-etre est-ce de les avoir trop souvent ecoutes, ces beaux discours construits selon les methodes de la plus rigoureuse rhetorique, qu'il se revele leur ennemi le jour ou la basoche le lache et fait de l'avocat aux Conseils du Roi l'emeutier formidable rue a l'assaut des vieilles monarchies? Sans doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la chicane et des tergiversations, parce que, mele a la tourmente la plus extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de l'homme d'Etat qu'il fut des le premier jour, le besoin, l'obligation d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne compose point avec les evenements. Cela fait qu'au lendemain d'une nuit demente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve ministre de la Justice. Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il prepare a la terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec lui-meme et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice par la grace du canon: cette journee sanglante devait finir, pour nous deux surtout, par etre eleves ou hisses ensemble. Il l'a dit a l'Assemblee nationale: Si j'eusse ete vaincu, je serais criminel." Lettre de Camille Desmoulins a son pere, 15 aout 1792. Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiees d'apres les textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris, Pasquelle, 1906.] Cet homme-la n'est point l'homme de la mure reflexion, et de la ses fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle s'accorde avec l'ideal politique que, des les premiers jours, il s'est propose d'atteindre. Il n'a point, comme Mirabeau, le genie de la facilite, cette abondance meridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de l'intelligence et de la reminiscence. Mirabeau, c'est un phenomene d'assimilation, extraordinaire echo des pensees d'autrui qu'il fond et denature magnifiquement au creuset de sa memoire, une maniere de Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au depourvu. Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matieres. "Je ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note: Seance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq minutes. Mirabeau eut parle cinq heures. Il n'a point non plus, comme Robespierre, ce don de l'axiome geometrique, cette logique froide qui tombe comme le couperet, etablit, ordonne, institue, promulgue et ne discute pas. Quand cela coule des minces levres de l'avocat d'Arras, droit et rigide a la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il s'est penche sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharne sur la metaphore, raturant, recommencant, en proie a toutes les affres du style. Or, Danton n'ecrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-etre. Il reconnait: "Je n'ai point de correspondance." [Note: Seance de la Convention, du 21 aout 1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations repetees. Qui n'ecrit point de lettres ne redige point de discours. C'est chose laissee a l'Incorruptible et a l'Ami du Peuple. Ce n'est point davantage a Marat qu'on peut le comparer. L'eloquence de celui-ci a quelque chose de forcene et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat revolutionnaire et de charite, de vengeur et d'implorant a la fois. Ce sont bien des plaintes ou passe, suivant la saisissante expression de M. Vellay, l'ombre desesperee de Cassandre. [Note: La Correspondance de Marat, recueillie et publiee par Charles Vellay, intr. xxii; Paris, Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et a qui le comparer sinon qu'a lui? Dans son style on entend marcher les evenements. Ils enflent son eloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole bat le rappel et bondit armee. Aussi, point de longs discours. Toute colere tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont point faites de ces passions extremes. Si pourtant on les retrouve dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se chargent de ranimer une vigueur peut-etre flechissante, quand, a Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer qui l'attend, le sourire de son fils, la presence de sa mere, l'amour de sa femme, la beaute molle et onduleuse des vifs paysages champenois qui portent alors a l'idylle et a l'eglogue ce grand coeur aimant. Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce pave brulant du 14 juillet et du 10 aout, que l'amour du peuple et de la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal, c'est alors Antee. Il tonne a la tribune, il tonne aux Jacobins, il tonne aux armees, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux heurtes et dechires de ce tonnerre qu'il legue a la posterite. Ses discours sont des exemples, des lecons d'honnetete, de foi, de civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance, sur des sujets qui lui sont etrangers, il a comme une excuse a faire. "Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Seance de la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la supreme excuse et le supreme devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui priment tout. Entre ces deux poles son eloquence bondit, sur chacun d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au moment ou Paris et la France vivent dans une atmosphere qui sent la poudre, la poussiere des camps, il ne faut point etre surpris de trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise en prose. Sa metaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient guerriere et marque le pas avec les sections en marche, avec les volontaires leves a l'appel de la patrie en danger. Elle devient audacieuse, extreme, comme le jour ou, dans l'enthousiasme de la Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il declare a ses accusateurs: "Je me suis retranche dans la citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la verite et je pulveriserai les scelerats qui ont voulu m'accuser." [Note: Seance de la Convention, du 1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eut point ecrit et dit. C'est chez Danton un mepris de la froide et elegante sobriete, mais faut-il conclure de la que c'etait simplement de l'ignorance? Cette absence des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est a la fievre des evenements, a la violence de la lutte qu'il faut l'attribuer, declare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr ROBINET. Danton, mem. sur sa vie privee, p. 67; Paris, 1884.] On peut le croire. Mais pour quiconque considere Danton a l'action, cette excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son eloquence. Si elle roule ces scories, ces eclats de rudes rocs, c'est qu'il meprise les rheteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le repeter, parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez lui. Il ne va point pour ce jusqu'a la grossierete, cette grossierete de jouisseur, de grand mangeur, de materialiste, qu'on lui attribue si volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette grossierete", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand meme cela eut ete, quand meme elles eussent eu cette violence et cette exageration que demande le peuple a ses orateurs, en quoi diminueraient-elles la memoire du Conventionnel?" Je porte dans mon caractere une bonne portion de gaiete francaise", a-t-il repondu. [Note: Seance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaiete francaise, c'est celle-la meme du pays de Rabelais. Si Pantagruel est grossier, Danton a cette grossierete-la. Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle a des magistrats ou a des legislateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple, franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point baille a l'admirable morceau de froid lyrisme et de noble eloquence de Robespierre pour la fete de l'Etre Supreme? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal revolutionnaire, Vergniaud deroula les plus harmonieuses periodes classiques d'une defense a la grande facon. Mais Danton n'eut a dire que quelques mots, a sa maniere, et la salle se dressa tout a coup vers lui, contre la Convention. Il fallut le baillon d'un decret pour museler le grand dogue qui allait reveiller la conscience populaire. La seul fut l'art de Danton. La Revolution venait d'en bas, il descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, a la place ou elle l'avait trouve. Par la, il sut mieux etre l'echo des desirs, des besoins, le cri vivant de l'heroisme exaspere, le tonnerre de la colere portee a son summum. Il fut la Revolution tout entiere, avec ses haines francaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions. Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta aristocrate parmi les jacobins. Derriere la guillotine du 10 thermidor s'erige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain. Derriere la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessee, echevelee et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De la la popularite de Danton; de la l'hostilite haineuse ou le peuple roula le cadavre sacrifie par la canaille de thermidor a l'ideal jacobin et francais. II La Patrie! Point de discours ou le mot ne revienne. La Patrie, la France, la Republique; point de plus haut ideal propose a ses efforts, a son courage, a son civisme. Il aime son pays, non point avec cette fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole a exploiter, il l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre ou fut le berceau de la liberte, il s'agenouille devant cette patrie qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la liberation. C'est bien ainsi qu'il se revele comme imbu de l'esprit des encyclopedistes [Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le representant politique le plus accredite de l'ecole de l'Encyclopedie. [Note: ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris, Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie la sainte liberte est a ses yeux le premier peuple de l'univers. Il est de ce peuple, lui. De la son orgueil, son amour, sa devotion. Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierte et de fougue; jamais citoyen ne consentit tant de sacrifices a son ideal. En effet, Danton n'avait pas comme un Fouche, un Lebon, un Tallien, a se tailler une existence nouvelle dans le regime nouveau; au contraire. Pourvu d'une charge fructueuse, au sommet de ce Tiers Etat qui etait alors autre chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la Revolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence laborieuse mais confortable, aisee, paisible. Elle vint, cette Revolution attendue, esperee, souhaitee, elle vint et cet homme fut a elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouve, demontre; il quitta ce foyer, et il fut a la chose publique. Nous connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 aout. Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit jours apres sa mort, pour lui donner le baiser supreme de l'adieu; et pourtant, il laissa la sa femme pour se donner a la neuve Republique. Il quitta tout, sa vieille mere (et il l'adorait, on le sait), son foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnegation sans exemple. Il sacrifiait sa memoire, sa gloire, son nom, son honneur a la Patrie. "Que m'importe d'etre appele buveur de sang, pourvu que la patrie soit sauvee!" Et il la sauvait. Il etait feroce, oui, a la tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux mesures violentes, extremes, au nom de son amour pour la France. Il etait terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanite. Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes aprement revolutionnaires, cachait des pensees d'ordre social et d'union entre les patriotes". Qui, aujourd'hui, apres les savants travaux de feu A. Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour servir a l'histoire de la Revolution francaise; 1861, in-8 deg..] et du Dr Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son ideal, en effet, etait l'ordre, la concorde entre les republicains. Jusque dans son dernier discours a la Convention, alors que deja a l'horizon en deroute montait l'aube radieuse et terrible du 16 germinal, alors encore il faisait appel a la concorde, a la fraternite, a l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naitre, il ne pouvait etre un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur les ruines de la monarchie la cite nouvelle promise au labeur et a l'effort de la race liberee. Etait-il propre a cette tache? L'ouvrier de la premiere heure aurait-il moins de merite que celui de la derniere? "C'etait un homme bien extraordinaire, fait pour tout", disait de lui l'empereur exile, revenu au jacobinisme auquel il avait du de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal inedit de Sainte-Helene (1815-1818), avec preface et notes de MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.] La reorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but. Qu'on lise ces discours, on y verra cette preoccupation constante: satisfaire les besoins de la Republique, les devancer, l'organiser. Cela, certes, est indeniable. Ainsi que Carnot organisa la victoire, il medita d'organiser la Republique. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et les moyens lui firent defaut, et que, lasse du trop grand effort donne, son courage flechit. Le jour ou il souhaita le repos fut la veille de sa ruine. Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a expose avec une sobre nettete dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser l'invasion etrangere, ecrit-il, briser les dernieres resistances retrogrades et constituer un gouvernement republicain en le fondant sur le concours de toutes les nuances du parti progressif, independamment de toutes vues particulieres, de tout systeme quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son libre developpement intellectuel, moral et pratique entrave depuis si longtemps par la coalition retrograde; mettre au service de cette oeuvre une energie terrible, necessaire pour conquerir notre independance nationale et pour rompre les fils de la conspiration royaliste, et une opiniatrete comme on n'en avait pas encore vu a etablir entre tous les republicains un accord etroit sans lequel la fondation de la republique etait impossible, tel etait le programme de Danton a son entree au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi l'application jusqu'a son dernier jour, a travers des resistances inouies et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation des moyens aux circonstances qui etonneront toujours des hommes doues de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p. 56.] Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils etaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropries aux circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en presence de telles circonstances. Terribles, elles durent etre combattues terriblement. A la Terreur prussienne repondit la Terreur francaise. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est la l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du systeme. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la seule qui puisse etre donnee, c'est la seule qui ait ete combattue. En effet, enlevez a la Terreur la justification des circonstances, et c'est la un regime de folie et de sauvagerie. Theme facile aux declarations reactionnaires, on ne s'arrete que la. C'est un argument qui semble peremptoire et sans replique; le lieu commun qui autorise les pires arguties et fait condamner, pele-mele, Danton, Robespierre, Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette reprobation, Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit a charger sa memoire de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les mesures qu'il proposait. Le salut de la Patrie primait sa justification devant la posterite. Or, il n'echappe a quiconque etudie avec son ame, avec sa raison, l'heure de cette crise, que c'est precisement la qu'il importe de chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects, le tribunal revolutionnaire, l'impot sur les grosses fortunes, la Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la France. Si quelque bien-etre et quelque liberte sont notre partage aujourd'hui dans le domaine politique et materiel, c'est a la Terreur que nous les devons. La responsabilite etait terrible. Danton l'assuma devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arriere-pensee, car, on l'a avoue, l'ombre de la trahison et de la lachete effrayait cet homme. [Note: Memoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.] Il se revela l'incarnation vibrante et vivante de la defense nationale a l'heure la plus tragique de la race francaise. Cette defense, la Terreur l'assura a l'interieur et a l'exterieur. A l'instant meme ou elle triomphait de toutes resistances, Danton faiblit. Pour la premiere fois il recula, il se sentit flechir sous l'enorme poids de cette responsabilite et il douta de lui-meme et de la justice de la posterite. Et celui que Garat appelait un grand seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de la Revolution francaise, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui allait assurer une indefectible gloire. Et c'est l'heure que la reaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir sa dedaigneuse indulgence; c'est l'heure ou elle est tentee d'absoudre Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clemence qui ne fut chez lui que de la lassitude. III C'est contre cet outrageant eloge de la clemence de Danton qu'il faut defendre sa memoire. La reaction honore en lui la victime de la pitie et de Robespierre. C'est pour avoir tente d'arreter la marche de la Terreur qu'il succomba, repete le theme habituel des apologistes malgre eux. Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que Danton lui-meme, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle fut aussi son devoir. La Gironde abattue, Danton se trouva en presence de deux partis reunis cependant par les memes interets: les Hebertistes a la Commune, les Montagnards a la Convention. Entre eux point de place pour les moderes, ce modere fut-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-etre aussi que la Revolution etait au terme de son evolution, qu'elle etait desormais etablie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions c'etaient la en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour du repos, par lassitude. Il s'arreta alors qu'il eut fallu continuer la rude marche, il s'arreta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son influence etait puissante encore; vers cette grande tete ravagee et illuminee se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la Montagne. De cette bouche eloquente, pleine d'eclats eteints, de foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de Danton pouvait etre prise par les Dantonistes comme une reprobation; un mot de fatigue pouvait etre interprete comme un ordre de recul. Reculer, c'etait condamner la Terreur, la paralyser au moment de son dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il lui fallut choisir de la Revolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce devoir qu'on lui impute comme un crime. Et pourtant! pourtant, oui, c'etait un crime, cet austere, atroce et formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progres revolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait reveille l'energie guerriere de la France, cet homme avait, pour appeler a la defense du sol, trouve des mots qui avaient emporte et dechire le coeur du peuple, il avait ete son incarnation, son echo, sa bouche d'airain. Cet homme avait propose tout ce qui avait sauve la Patrie et c'etait au nom de ces memes mesures qu'il importait de le frapper. Et il fut frappe. Robespierre ne se resigna point a l'atroce tache avec la joie sauvage, la cruaute froide et la facilite dont on charge sa memoire. Un de ceux qui se deciderent a abattre Danton sans discuter, Vadier, ce meme Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait a se decider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en avait pas compris la necessite, nous venons de montrer que pour l'inflexibilite de Robespierre la chose etait un devoir, mais parce qu'il lui repugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que Danton avait porte a la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigne par Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, ou, rapportant les details de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que cela fut un assassinat medite, prepare de longue main, lorsque deux jours apres cette seance ou presidait le crime, le representant Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet evenement, finit par me dire: que Saint-Just, par son entetement, avait failli occasionner la chute des membres des deux comites, car il voulait, ajouta-t-il, que les accuses fussent presents lorsqu'il aurait lu le rapport a la Convention nationale; et telle etait son opiniatrete que, voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le feu, et nous planta la. Robespierre etait aussi de son avis; il craignait qu'en faisant arreter prealablement ces deputes, celle demarche ne fut tot ou tard reprehensible; mais, comme la peur etait un argument irresistible aupres de lui, je me servis de cette arme pour le combattre: Tu peux courir la chance d'etre guillotine, si tel est ton plaisir; pour moi, je veux eviter ce danger, en les faisant arreter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le parti que nous devons prendre; tout se reduit a ces mots: Si nous ne les faisons point guillotiner, nous le serons nous-memes." [Note: P.-A. Taschereau.--Fargues a Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris, an III, p. 16.--Cite dans les Annales revolutionnaires, n deg. 1, janvier-mars 1908, p. 101.] L'hesitation de Robespierre vaincue, Danton etait perdu. L'accusation contre Danton completa le crime. C'etait le completer, l'aggraver, en effet, que d'elever contre lui le reproche de la venalite. De source girondine, le grief fut repris par les Montagnards; et il a fallu attendre pres d'un siecle pour en laver la memoire outragee et blasphemee de Danton. Mais le premier pas fait, les autres ne couterent guere et on sait jusqu'ou Saint-Just alla. Ici point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout a coup, s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera, dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relevera pas. Fouquier-Tinville, dans son dernier memoire justificatif, a eclaire les dessous de cette terrible machination, il a dit d'ou etait venu le coup, on a reconnu la main... Helas! la main qui, a Strasbourg et sur le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammees des proclamations jacobines! Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, dechu, Saint-Just se tient debout devant la tribune ou Robespierre lance son dernier appel a la raison francaise, dans le tumulte hurlant de la Convention dechainee, peut-etre, devinant l'expiation, Saint-Just se rememora-t-il les supremes paroles de Danton au Tribunal revolutionnaire: "Et toi, Saint-Just, tu repondras a la posterite de la diffamation lancee contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent defenseur!" [Note: Bulletin du Tribunal revolutionnaire, 4e partie, n deg. 21.] Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande et un peu moins pure. IV L'improvisation, si elle nuisit a la purete litteraire des discours de Danton, eut encore d'autres desavantages pour lui. Elle nous les laissa incomplets, souvent denatures et alteres. Rares sont ceux-la qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'ecrire leurs discours et d'en corriger les epreuves au Moniteur, Danton dedaignait de s'en preoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consecration de l'avenir, et il avait a leur egard la maniere de mepris et de dedain dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces discours sont a jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrives par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent entre elles des variantes que M. Aulard avait deja signalees. Entre les deux nous avions a choisir. C'est a celle du Moniteur que nous nous sommes arrete. Outre son caractere officiel,--denature, nous le savons bien, mais officiel quand meme,--elle offre au lecteur, desireux de restituer le discours donne a son ensemble, la facilite de se retrouver plus aisement. Tel discours publie ici, nous ne le dissimulons pas, prend un caractere singulierement plus significatif lu dans le compte rendu d'une seance. Mais cette qualite devenait un defaut pour quelques autres qu'elle privait de leur cohesion, de l'enchainement logique des periodes. C'est pourquoi nous nous sommes decide a supprimer, a moins d'une necessite imperieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la lecture, telles les interruptions sans importance, tels les applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune maniere modifie la suite du discours. Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecte tout ce qui avait decide l'orateur a repondre sur-le-champ aux observations presentees. C'est le cas ou nous nous sommes trouve pour la seance ou Danton s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du conventionnel. Ce n'est pas a l'ensemble de son oeuvre oratoire que nous avons pretendu ici, et d'ailleurs, il serait a coup sur impossible de le reconstituer rigoureusement. Ce choix, la matiere meme des discours nous le facilita singulierement. Tous les sujets de quelque importance furent discutes et traites par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de reproduire les discours ou il exposa ses vues politiques, le plus completement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs la methode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour reunir quelques discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour reunir les discours du ministre du 10 aout; mais, outre les erreurs de dates assez serieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de resumer ou de donner la breve physionomie des seances ou les discours publies furent prononces. Nous avons essaye de combler cette lacune, d'eclairer ainsi certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru utile de joindre a ce volume le memoire justificatif redige par les fils Danton contre les accusations de venalite portees contre leur pere. Cette piece curieuse publiee par le Dr. Robinet dans son memoire sur la vie privee du conventionnel meritait d'etre reproduite, tant a cause de la haute memoire qu'elle defend, qu'a cause de la personnalite de ses signataires. C'est une reponse precise, moderee et de noble ton, qui a le merite de prouver, par des pieces ecrites, et authentiques, la probite de celui qui mourut, suivant le mot de M. Aulard, pur de sang, pur d'argent. Restitues ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton apparaitront comme de belles lecons de civisme et de pur patriotisme. Jamais amour pour la terre natale ne brula d'un feu plus egal, plus haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de perseverance et plus de foi en le pays; jamais homme ne legua a l'histoire une plus vaste esperance dans les glorieuses destinees de la Revolution. ANNEE 1792 I SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC (Novembre 1791) Nomme administrateur du departement de Paris le 31 janvier 1791, Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette annee. Il ne s'en demit qu'a la fin de novembre pour prendre le poste de substitut du procureur de la Commune, auquel le Dix Aout devait l'arracher pour le faire ministre. La vigueur deployee par lui dans ce poste prepara les voies de la grande journee fatale a la Monarchie, et le discours qu'il prononca, lors de son installation, le fit aisement prevoir. C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans cette harangue murement reflechie et qui, si elle n'a pas toute la flamme de ses eclatantes improvisations de 93, se fait cependant remarquer par une audace de pensee assez rare, au debut du grand conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel, qui la publia d'apres le texte donne par Freron dans "L'Orateur du Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en novembre 1791 qu'il convient de la retablir. * * * * * Monsieur le Maire et Messieurs, Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un homme dont le nom doit etre a jamais celebre dans l'histoire de la Revolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du Capitole a la roche Tarpeienne; et moi, vers la meme epoque a peu pres, lorsqu'une sorte de plebiscite m'ecarta de l'enceinte de cette assemblee ou m'appelait une section de la capitale, je repondais a ceux qui attribuaient a l'affaiblissement de l'energie des citoyens ce qui n'etait que l'effet d'une erreur ephemere, qu'il n'y avait pas loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggere aux premieres fonctions de la chose publique. L'evenement justifie aujourd'hui ma pensee; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois ne fait regner qu'autant qu'elle-meme, l'opinion indestructible, celle qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traitres, et dont le tribunal supreme, casse les jugements des sots et les decrets des juges vendus a la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma retraite, ou j'allais cultiver cette metairie qui, quoique obscure et acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus, n'en a pas moins ete erigee par mes detracteurs en domaines immenses, payes par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse. Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le voeu des amis de la liberte et de la constitution; je le dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment ou la patrie est menacee de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancee. Je serais entre silencieusement ici dans la carriere qui m'est ouverte, apres avoir dedaigne pendant tout le cours de la Revolution de repousser aucune des calomnies sans nombre dont j'ai ete assiege, je ne me permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma juste reputation de mes actions et du temps, si les fonctions deleguees auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entierement ma position. Comme individu, je meprise les traits qu'on me lance, ils ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je dois, sinon repondre a tout, parce qu'il est des choses dont il serait absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps a corps avec quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris, ainsi que la France entiere, se compose de trois classes; l'une ennemie de toute liberte, de toute egalite, de toute constitution, et digne de tous les maux dont elle a accable, dont elle voudrait encore accabler la nation; celle-la je ne veux point lui parler, je ne veux que la combattre a outrance jusqu'a la mort; la seconde est l'elite des amis ardents, des cooperateurs, des plus fermes soutiens de notre Revolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne dois non plus rien dire, elle m'a juge, je ne la tromperai jamais dans son attente: la troisieme, aussi nombreuse que bien intentionnee, veut egalement la liberte, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas ses defenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de perils, mais elle condamne souvent leur energie, qu'elle croit habituellement ou deplacee ou dangereuse; c'est a cette classe de citoyens que je respecte, lors meme qu'elle prete une oreille trop facile aux insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la moderation l'atrocite de leurs desseins; c'est, dis-je, a ces citoyens que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaitre par une profession de foi solennelle de mes principes politiques. La nature m'a donne en partage les formes athletiques et la physionomie apre de la liberte. Exempt du malheur d'etre ne d'une de ces races privilegiees suivant nos vieilles institutions, et par cela meme presque toujours abatardies, j'ai conserve, en creant seul mon existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privee, soit dans la profession que j'avais embrassee, de prouver que je savais allier le sang-froid de la raison a la chaleur de l'ame et a la fermete du caractere. Si, des les premiers jours de notre regeneration, j'ai eprouve tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti a paraitre exagere pour n'etre jamais faible, si je me suis attire une premiere proscription pour avoir dit hautement ce qu'etaient ces hommes qui voulaient faire le proces a la Revolution, pour avoir defendu ceux qu'on appelait les energumenes de la liberte, c'est que je vis ce qu'on devait attendre des traitres qui protegeaient ouvertement les serpents de l'aristocratie. Si j'ai ete toujours irrevocablement attache a la cause du peuple, si je n'ai pas partage l'opinion d'une foule de citoyens, bien intentionnes sans doute, sur des hommes dent la vie politique me semblait d'une versatilite bien dangereuse, si j'ai interpelle face a face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes qui se croyaient les pivots de notre Revolution; si j'ai voulu qu'ils s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait decouvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours ete convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaitre ce qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir perpetuellement en situation de passer, suivant le cours des evenements, dans le parti qui offrirait a leur ambition les plus hautes destinees; c'est que j'ai cru encore qu'il etait digne de moi de m'expliquer en presence de ces memes hommes, de leur dire ma pensee tout entiere, lors meme que je prevoyais bien qu'ils se dedommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs creatures avec les plus noires couleurs, et en me preparant de nouvelles persecutions. Si, fort de ma cause, qui etait celle de la nation, j'ai prefere les dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondee non pas meme sur ma participation chimerique a une petition trop tragiquement celebre, mais sur je ne sais quel conte miserable de pistolets emportes en ma presence, de la chambre d'un militaire, dans une journee a jamais memorable, c'est que j'agis constamment d'apres les lois eternelles de la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui deviennent impures, et d'associer mon nom a ceux qui ne craignent pas d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord defendu. Voila quelle fut ma vie. Voici, messieurs, ce qu'elle sera desormais. J'ai ete nomme pour concourir au maintien de la Constitution, pour faire executer les lois jurees par la nation; eh bien, je tiendrai mes serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera defendre tout a la fois l'egalite, la liberte et le peuple. Celui qui m'a precede dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en l'appelant au ministere le roi donnait une nouvelle preuve de son attachement a la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien seconde les intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon predecesseur et moi, deux eternelles verites! Les archives du monde attestent que jamais peuple lie a ses propres lois, a une royaute constitutionnelle, n'a rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient jamais leurs gouvernements que quand l'exces de l'oppression les y contraint; la royaute constitutionnelle peut durer plus de siecles en France que n'en a dure la royaute despotique. Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systemes, qui ebranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent plus surement a faire desirer un autre gouvernement que tous les philanthropes qui publient leurs idees sur la liberte absolue. La nation francaise est devenue plus fiere sans cesser d'etre plus genereuse. Apres avoir brise ses fers, elle a conserve la royaute sans la craindre, et l'a epuree sans la hair. Que la royaute respecte un peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point detruit le penchant a etre confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre elle-meme a la vengeance des lois tous les conspirateurs sans exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par les rois des acomptes sur des contre-revolutions chimeriques, auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des partisans a credit. Que la royaute se montre sincerement enfin l'amie de la liberte, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une duree pareille a celle de la nation elle-meme, alors on verra que les citoyens qui ne sont accuses d'etre au _dela de la Constitution_ que par ceux memes qui sont evidemment en deca, que ces citoyens, quelle que soit leur theorie arbitraire sur la liberte, ne cherchent point a rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux ideal, renverser un ordre de choses fonde sur l'egalite, la justice et la liberte. Oui, messieurs, je dois le repeter, quelles qu'aient ete mes opinions individuelles lors de la revision de la Constitution, _sur les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est juree, j'appellerai a grands cris la mort sur le premier qui leverait un bras sacrilege pour l'attaquer, fut-ce mon frere, mon ami, fut-ce mon propre fils; tels sont mes sentiments. La volonte generale du peuple francais, manifestee aussi solennellement que son adhesion a la Constitution, sera toujours ma loi supreme. J'ai consacre ma vie tout entiere a ce peuple qu'on n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunement, et qui purgera bientot la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas a la ligue qu'ils ont formee contre lui. Je perirai, s'il le faut, pour defendre sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les merite; ses lumieres et son courage l'ont tire de l'abjection du neant; ses lumieres et son courage le rendront eternel. II SUR LES MESURES REVOLUTIONNAIRES (28 aout 1792) Dans la seance du 28 aout de la Legislative, Danton, ministre de la Justice, monta a la tribune pour exposer les mesures revolutionnaires qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit la proposition en motion que la Legislative vota et qui, le lendemain, fut mise a execution. Les barrieres furent fermees a 2 heures, et les visites domiciliaires durerent jusqu'a l'aube. * * * * * Le pouvoir executif provisoire m'a charge d'entretenir l'Assemblee nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre revolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblee n'avaient pas contrarie par erreur les operations du pouvoir executif, deja l'armee remise a Kellermann se serait concertee avec celle de Dumouriez. Vous voyez que nos dangers sont exageres. Il faut que l'armee se montre digne de la nation. C'est par une convulsion que nous avons renverse le despotisme; c'est par une grande convulsion nationale que nous ferons retrograder les despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulee de Lafayette, il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple qu'il doit se precipiter en masse sur les ennemis. Telle est notre situation que tout ce qui peut materiellement servir a notre salut doit y concourir. Le pouvoir executif va nommer des commissaires pour aller exercer dans les departements l'influence de l'opinion. Il a pense que vous deviez en nommer aussi pour les accompagner, afin que la reunion des representants des deux pouvoirs produise un effet plus salutaire et plus prompt. Nous vous proposons de declarer que chaque municipalite sera autorisee a prendre l'elite des hommes bien equipes qu'elle possede. On a jusqu'a ce moment ferme les portes de la capitale et on a eu raison; il etait important de se saisir des traitres; mais, y en eut-il 30.000 a arreter, il faut qu'ils soient arretes demain, et que demain Paris communique avec la France entiere. Nous demandons que vous nous autorisiez a faire faire des visites domiciliaires. Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en etat. Eh bien! il faut que ceux qui sont armes volent aux frontieres. Comment les peuples qui ont conquis la liberte l'ont-ils conservee? Ils ont vole a l'ennemi, ils ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur attendait l'arrivee des ennemis? Le peuple francais a voulu etre libre; il le sera. Bientot des forces nombreuses seront rendues ici. On mettra a la disposition des municipalites tout ce qui sera necessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient a la patrie, quand la patrie est en danger. III SUR LA PATRIE EN DANGER (2 septembre 1792) Le matin du 2 septembre on apprit a Paris, apres les premiers succes de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun. Une emotion et une fureur extraordinaires s'emparerent de la capitale, et tandis que Danton tonnait a la tribune, le peuple se vengeait, sur les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble, ecrit avec raison M. Aulard, que cette vehemente harangue peut etre consideree comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour empecher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _Etudes et Lecons sur la Revolution francaise_, t. II, p. 54; Paris, Felix Alcan, 1898.] Elles ne les empecha point, mais assura, du moins, la gloire a son auteur. * * * * * Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir a lui annoncer que la patrie va etre sauvee. Tout s'emeut, tout s'ebranle, tout brule de combattre. Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple va se porter aux frontieres, une autre va creuser des retranchements, et la troisieme, avec des piques, defendra l'interieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les commissaires de la Commune vont proclamer, d'une maniere solennelle, l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la defense de la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez declarez que la capitale a bien merite de la France entiere. C'est en ce moment que l'Assemblee nationale va devenir un veritable comite de guerre. Nous demandons que vous _concouriez avec nous_ a diriger le mouvement sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort. Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoye des courriers dans tous les departements pour avertir des decrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvee [Note: Texte du Moniteur.--Celui du _Journal des Debats et de Decrets_ offre quelques legeres variantes.]. IV SUR LE ROLE DE LA CONVENTION (21 septembre 1792) Paris nomma, le 8 septembre, Danton representant a la Convention nationale. Des longtemps son choix entre la fonction de ministre et celle de depute etait fait. "Il n'hesitera pas un moment a quitter le ministere pour etre representant du peuple", ecrivait le 26 aout Camille Desmoulins a son pere. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_, recueillies et publiees d'apres les textes originaux, par M. Jules Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la deuxieme seance de la Convention nationale, Danton donna sa demission du ministere. Il indiqua, en outre, dans son discours, le veritable role de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple dont elle etait l'emanation. Improvisation breve et nerveuse, inspiree des memes sentiments qui dicterent celle sur les mesures revolutionnaires. * * * * * Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de la royaute.] que doit faire l'Assemblee nationale, qu'il me soit permis de resigner dans son sein les fonctions qui m'avaient ete deleguees par l'Assemblee legislative. Je les ai recues au bruit du canon, dont les citoyens de la capitale foudroyerent le despotisme. Maintenant que la jonction des armees est faite, que la jonction des representants du peuple est operee, je ne dois plus reconnaitre mes fonctions premieres; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et c'est en cette qualite que je vais parler. On vous a propose des serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carriere que vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une declaration solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui presideront a vos travaux. Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, nominativement acceptee par la majorite des assemblees primaires. Voila ce que vous devez declarer au peuple. Les vains fantomes de dictature, les idees extravagantes de triumvirat, toutes ces absurdites inventees pour effrayer le peuple disparaissent alors, puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura ete accepte par le peuple. Apres cette declaration, vous en devez faire une autre qui n'est pas moins importante pour la liberte et pour la tranquillite publique. Jusqu'ici on a agite le peuple, parce qu'il fallait lui donner l'eveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le peuple l'a ete en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien a desirer. On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu presumer que des amis ardents de la liberte pouvaient nuire a l'ordre social en exagerant les principes eh bien, abjurons ici toute exageration; declarons que toutes les proprietes territoriales, individuelles et industrielles seront eternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons tout a revoir, tout a recreer; que la declaration des droits elle-meme n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer a la revision d'un peuple vraiment libre. V SUR LE CHOIX DES JUGES (22 septembre 1792) Apres etre intervenu dans le conflit entre la population d'Orleans et ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la seance du 22 septembre, a la discussion des reformes a operer dans le systeme judiciaire. Ce discours est particulierement remarquable en ce sens que c'est un des rares ou l'avocat ait passe devant le citoyen, sans toutefois l'oublier. La Convention decida que les juges pourraient etre choisis parmi toutes les classes des citoyens. * * * * * Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre judiciaire; mais je pense seulement que vous devez etendre la faculte des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aristocratie revoltante; si le peuple est force de choisir parmi ces hommes, _il ne saura ou reposer sa confiance_. Je pense que si l'on pouvait, au contraire, etablir dans les elections un principe d'exclusion, ce devrait etre contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se sont arroge un privilege exclusif, qui a ete une des grandes plaies du genre humain. Que le peuple choisisse a son gre les hommes a talents qui meriteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura choisi a son gre. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger contre des hommes entaches d'aristocratie que vous l'auriez force de choisir. Elevez-vous a la hauteur des grandes considerations. Le peuple ne veut point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la faculte de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un etat de juger les hommes etaient comme les pretres; les uns et les autres ont eternellement trompe le peuple. La justice doit se rendre par les simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si l'on defend l'ancien regime judiciaire, je prends l'engagement de combattre en detail, pied a pied, ceux qui se montreront les sectateurs de ce regime [Note: Quelques conventionnels s'etant, en cet endroit, opposes a la proposition de Danton, il continua, developpant ses arguments en faveur de la libre election de tous les citoyens au poste de juge.]. Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvenients a decreter que le peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je repondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux observations de M. Chassey. Il lui est echappe un aveu bien precieux; il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu arriver a ce tribunal une multitude de proces extremement entortilles, et tous vicies par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il convient que les praticiens sont detestables, meme en forme, et que cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquees, plus il faut que les hommes charges de les appliquer soient verses dans l'etude de ces lois. Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment verses dans l'etude des lois sont extremement rares, que ceux qui se sont glisses dans la composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et meme d'huissiers; eh bien, ces memes hommes, loin d'avoir une connaissance approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science, loin d'etre utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal interprete; je n'ai pas propose d'exclure les hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espece de privilege exclusif qu'ils se sont arroge jusqu'a present. Le peuple elira sans doute tous les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux connaissances, mais, a defaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il pas pouvoir elire d'autres citoyens? Le preopinant, qui a appuye, en partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-meme la necessite de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton, pour reprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes barbouilles de la science de la justice. En un mot, apres avoir pese ces verites, attachez-vous surtout a celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du nouvel ordre des choses, il a signe une petition contre les societes populaires, il a adresse a l'ancien pouvoir executif des petitions flagorneuses; il a sacrifie nos interets a la cour, je ne puis lui accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'etaient pas tres experts en mouvements politiques, ne prevoyaient pas la Revolution et la Republique naissante; ils correspondaient avec le pouvoir executif, ils lui envoyaient une foule de pieces qui prouvaient leur incivisme: et, par une fatalite bien singuliere ces pieces envoyees a M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombe entre les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu plus que jamais de la necessite d'exclure cette classe d'hommes des tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvenient grave, puisque le peuple pourra reelire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa confiance. VI JUSTIFICATION CIVIQUE (25 septembre 1792) Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant a la dictature, le grand orateur civique se reveilla. On sait que Marat reconnut lui-meme qu'il etait l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton, disait-il, en "ont constamment improuve l'idee ". Il est a remarquer que ce discours de Danton contient, en germe, le decret du 1er avril suivant qui depouilla les deputes suspects de leur inviolabilite [Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois, malgre sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathetique appel a la concorde. * * * * * C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la Republique francaise, que celui qui amene entre nous une explication fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui veuille dominer despotiquement les representants du peuple, sa tete tombera aussitot qu'il sera demasque. On parle de dictature, de triumvirat. Cette imputation ne doit pas etre une imputation vague et indeterminee; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi, cette imputation dut-elle faire tomber la tete de mon meilleur ami. Ce n'est pas la deputation de Paris prise collectivement qu'il faut inculper; je ne chercherai pas non plus a justifier chacun de ses membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc que de moi. Je suis pret a vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberte. Pendant la duree de mon ministere, j'ai employe toute la vigueur de mon caractere, j'ai apporte dans le conseil toute l'activite et tout le zele d'un citoyen embrase de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet egard, qu'il se leve et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la deputation de Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti republicain, ce qu'etaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat. Assez et trop longtemps l'on m'a accuse d'etre l'auteur des ecrits de cet homme. J'invoque le temoignage du citoyen qui vous preside [Note: Petion avait ete, des la premiere seance, elu president par 235 voix. (_Proces-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre president, la lettre menacante qui m'a ete adressee par ce citoyen; il a ete temoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi a la mairie. Mais j'attribue ces exagerations aux vexations que ce citoyen a eprouvees. Je crois que les souterrains dans lesquels il a ete enferme, ont ulcere son ame... Il est tres vrai que d'excellents citoyens ont pu etre republicains par exces, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus exageres une deputation tout entiere. Quant a moi, je n'appartiens pas a Paris; je suis ne dans un departement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient a tel ou tel departement, il appartient a la France entiere. Faisons donc tourner cette discussion au profit de l'interet public. Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui voudraient detruire la liberte publique. Eh bien! portons-la, cette loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se declarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais apres avoir pose ces bases qui garantissent le regne de l'egalite, aneantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On pretend qu'il est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France; faisons disparaitre ces idees absurdes, en prononcant la peine de mort contre les auteurs. La France doit etre un tout indivisible. Elle doit avoir unite de representation. Les citoyens de Marseille veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort contre quiconque voudrait detruire l'unite en France, et je propose de decreter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement qu'elle va etablir l'unite de representation et d'execution. Ce ne sera pas sans fremir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis sont morts. VII CONTRE ROLAND (29 octobre 1792) Danton mis en cause des le 10 octobre par la Gironde au sujet de la gestion des fonds du ministere, et ce malgre qu'il eut rendu ses comptes le 6, trouva l'occasion, dans la seance du 29 octobre, d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait energiquement a l'envoi de cette piece hypocrite et mensongere aux departements, il defendait Robespierre. Il n'avait pas oublie l'accusation de Lasource et c'est comme la seconde partie de son discours du 25 septembre precedent qu'il prononca le 29 octobre. * * * * * J'ai peine a concevoir comment l'Assemblee hesiterait a fixer decidement a un jour prochain la discussion que necessite le rapport du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes les collegues; il est temps que nos collegues sachent ce qu'ils doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans l'Assemblee un grand germe de defiance entre ceux qui la composent.... Si j'ai dit une verite que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer les consequences. Eh bien, ces defiances, il faut qu'elles cessent; et s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice. Je declare a la Convention et a la nation entiere que je n'aime point l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'experience de son temperament: non seulement il est volcanique et acariatre, mais insociable. Apres un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver que je tiens a une faction, qu'il me confonde a l'instant.... Si, au contraire, il est vrai que ma pensee soit a moi, que je sois fortement decide a mourir plutot que d'etre cause d'un dechirement ou d'une tendance a un dechirement dans la Republique, je demande a enoncer ma pensee tout entiere sur notre situation politique actuelle. Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment d'humanite fasse gemir le ministre de l'Interieur et tous les grands citoyens sur les malheurs inseparables d'une grande revolution, sans doute on a le droit de reclamer toute la rigueur de la justice nationale contre ceux qui auraient evidemment servi leurs passions particulieres au lieu de servir la Revolution et la liberte. Mais comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les circonstances qui ont amene les evenements dont il vous a entretenus oublie les principes et les verites qu'un autre ministre vous a developpes sur ces memes evenements. [Note: Danton entend designer Garat qui etait precedemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inseparables de la Revolution. Je ne ferai point d'autre reponse au ministre de l'Interieur. Si chacun de nous, si tout republicain a le droit d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excite des troubles revolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulieres, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trone n'a ete fracasse sans que ses eclats blessassent quelques bons citoyens; que jamais revolution complete n'a ete operee sans que cette vaste demolition de l'ordre de choses existant n'ait ete funeste a quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni a la cite de Paris, ni a celles qui auraient pu presenter les memes desastres, ce qui est peut-etre l'effet de quelques vengeances particulieres dont je ne nie pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de cette commotion generale, de cette fievre nationale qui a produit les miracles dont s'etonnera la posterite. Je dis donc que le ministre a cede a un sentiment que je respecte, mais que son amour passionne pour l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de faction et de grands complots d'Etat, ce qui n'est peut-etre que la reunion de petites et miserables intrigues dans leur objet comme dans leurs moyens. Penetrez-vous de cette verite qu'il ne peut exister de faction dans une republique; il y a des passions qui se cachent; il y a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes et particuliers qui puissent porter atteinte a la liberte. Et ou sont donc ces hommes qu'on accuse comme des conjures, comme des pretendants a la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons reunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques ressentiments et de quelques pretentions personnelles, plutot que de nous effrayer par de vains et chimeriques complots dont on serait bien embarrasse d'avoir a prouver l'existence. Je provoque donc une explication franche sur les defiances qui nous divisent, je demande que la discussion sur le Memoire du ministre soit ajournee a jour fixe, parce que je desire que les faits soient approfondis, et que la Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent etre coupables. J'observe que c'est avec raison qu'on a reclame contre l'envoi aux departements de lettres qui inculpent indirectement les membres de cette Assemblee, et je declare que tous ceux qui parlent de la faction Robespierre sont a mes yeux ou des hommes prevenus ou de mauvais citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la laissent etablir avant de la juger. Je n'ai accuse personne et je suis pret a repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les membres qui veulent accuser s'assurent de leurs materiaux et puissent rassembler leurs pieces, et pour que ceux qui se trouvent en etat de les refuter puissent preparer leurs developpements et repousser a leur tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne cherchent que la lumiere, qui veulent connaitre les choses et les hommes, sauront bientot a qui ils doivent leur haine, ou la fraternite qui seule peut donner a la Convention cette marche sublime qui marquera sa carriere. VIII POUR LA LIBERTE DES OPINIONS RELIGIEUSES (7 novembre 1792) Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le civisme s'alliait avec la tolerance, intervint plusieurs fois dans les discussions religieuses a la Convention. Dans le cas present, en parlant en faveur des pretres, il parlait aussi en faveur de la liberte des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme, eclaire et prevoyant, lui dictait cette intervention. Avec la suppression brusque du culte il prevoyait des troubles, la guerre civile, les mille maux que creent des citoyens violemment heurtes dans la liberte de leur conscience. En outre, l'encyclopediste revelait la ses theories les plus cheres, en declarant que "c'est un crime de lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans lesquels il peut trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point rendre hommage a la noblesse de cette pensee. * * * * * Je viens ajouter quelques idees a celles qu'a developpees le preopinant. Sans doute il est douloureux pour les representants du peuple de voir que leur caractere est plus indignement, plus insolemment outrage par le peuple lui-meme que par ce Lafayette, complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les partisans du royalisme, les fanatiques et les scelerats qui, malheureusement pour l'espece humaine, se trouvent dissemines sur tous les points de la Republique, ne rendent la liberte deplorable. Il y a eu une violation infame, il faut la reprimer; il faut sevir contre ceux qui, pretextant la souverainete nationale, attaquent cette souverainete et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France? N'avez-vous pas declare que la Constitution serait presentee a l'acceptation du peuple? Mais il faut se defier d'une idee jetee dans cette Assemblee. On a dit qu'il ne fallait pas que les pretres fussent salaries par le tresor public. On s'est appuye sur des idees philosophiques qui me sont cheres; car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la liberte. Mais l'homme maltraite de la fortune cherche des jouissances eventuelles; quand il voit un homme riche se livrer a tous ses gouts, caresser tous ses desirs, tandis que ses besoins a lui sont restreints au plus etroit necessaire, alors il croit, et cette idee est consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait penetrer la lumiere aupres des chaumieres, alors il sera bon de parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-la il est barbare, c'est un crime de lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour persuader au peuple qu'elle ne veut rien detruire, mais tout perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle veut la liberte des opinions religieuses. Il est encore un objet qui merite l'attention et qui exige la prompte decision de l'Assemblee. Le jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le republicain est indigne de ce que ce proces semble interminable; de l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutume, vous verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si les millions mis a la disposition du ministre ne suffisent pas, il faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de precautions sages, plus aussi doit eclater votre justice contre les agitateurs. Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des bles, acceleration du jugement du ci-devant roi, et deploiement des forces nationales contre les scelerats qui voudraient amener la famine au milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous propose, et que je crois les seules utiles. ANNEE 1793 IX PROCES DE LOUIS XVI (Janvier 1793) Apres les succes de Dumouriez contre les forces prussiennes, la majorite girondine du Conseil executif decida, sur les instances du general, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er decembre 1792, Danton partit, avec Lacroix, rejoindre les armees, sur l'ordre de la Convention. Le 14 janvier il revenait a Paris et, le surlendemain, prenait part aux debats du proces du Roi. Parlant sur la question du jugement, il demanda qu'il fut rendu a la simple Majorite. * * * * * On a pretendu que telle etait l'importance de cette question, qu'il ne suffisait pas qu'on la vidat dans la forme ordinaire. Je demande pourquoi, quand c'est par une simple majorite qu'on a prononce sur le sort de la nation entiere, quand on n'a pas meme pense a soulever cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaute, on veut prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes plus severes et plus solennelles. Nous prononcons comme representant par provision la souverainete. Je demande si, quand une loi penale est portee contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si vous avez quelques scrupules a lui donner son execution immediate? Je demande si vous n'avez pas vote a la majorite absolue seulement la republique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des combats ne coule pas definitivement? Les complices de Louis n'ont-ils pas subi immediatement la peine sans aucun recours au peuple et en vertu de l'arret d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a ete l'ame de ces complots merite-t-il une exception? Vous etes envoyes par le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme representants: vous ne pouvez denaturer votre caractere; je demande qu'on passe a l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy; je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez deja pris deux deliberations a la simple majorite. * * * * * Present lors de l'appel nominal sur la troisieme question; "Quelle peine Louis Capet, ci-devant roi des Francais, a-t-il encourue?", il vota la mort, motivant en ces termes son opinion: * * * * * Je ne suis point de cette foule d'hommes d'Etat qui ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois qu'a la tete, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran. * * * * * Son intervention dans la seance du 17 janvier fut marquee d'un incident assez vif. Le president ayant annonce l'arrivee d'une lettre des defenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et des le premier mot fut interrompu par Danton. Louvet s'ecria, de sa place: "Tu n'es pas encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs eclaterent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilege? Je demande que le premier qui interrompra soit rappele a l'ordre." A cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappele a l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant a Garan-Coulon, il ajouta: "Puisque Garan pretend avoir demande la parole avant moi, je la lui cede." Garan ayant parle en faveur de l'audition des defenseurs du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'elever en termes vigoureux et eloquents contre la pretention du ministre d'Espagne: Je consens a ce que les defenseurs de Louis soient entendus apres que le decret aura ete prononce, persuade qu'ils n'ont rien de nouveau a vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pieces capables de faire changer votre determination. Quant a l'Espagne, je l'avouerai, je suis etonne de l'audace d'une puissance qui ne craint pas de pretendre a exercer son influence sur votre deliberation. Si tout le monde etait de mon avis, on voterait a l'instant, pour cela seul, la guerre a l'Espagne. Quoi! on ne reconnait pas notre Republique et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnait pas, et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que ses representants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut cet ambassadeur, mais que le president lui fasse une reponse digne du peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de Jemmapes ne dementiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjures contre nous, les forces qui deja les ont fait vaincre. Defiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous faire changer de determination; on ne negligera aucun moyen; tantot, pour obtenir des delais, on pretextera un motif politique; tantot une negociation importante ou a entreprendre ou prete a terminer. Rejetez, rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donne sa confiance et qui jugerait ses representants, si ses representants l'avaient trahi. Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait deja prononce l'arret condamnant par 366 voix Louis XVI a la peine de mort, la Convention decida de deliberer sur la question: Y aura-t-il sursis, oui ou non, a l'execution du decret gui condamne Louis Capet? L'appel nominal commence, malgre la fatigue de l'Assemblee, a huit heures et demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310, ce sursis fut rejete. Tallien avait demande a la Convention de decider sur-le-champ de la question du sursis. Danton etait intervenu aux debats dans ces termes: On vous a parle d'humanite, mais on en a reclame les droits d'une maniere derisoire... Il ne faut pas decreter, en sommeillant, les plus chers interets de la patrie. Je declare que ce ne sera ni par la lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra a entrainer la Convention nationale a statuer, dans la precipitation d'une deliberation irreflechie, sur une question a laquelle la vie d'un homme et le salut public sont egalement attaches. Vous avez appris le danger des deliberations soudaines; et certes, pour la question qui nous occupe, vous avez besoin d'etre prepares par des meditations profondement suivies. La question qui vous reste a resoudre est une des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion importante a vous communiquer. Peut-etre ne sera-t-il pas sans importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui un sentiment qui n'est peut-etre que celui d'une curiosite atroce. Les veritables amis du peuple sont a mes yeux ceux qui veulent prendre toutes les mesures necessaires pour que le sang du peuple ne coule pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit ramenee aux veritables principes de la morale, de la justice et de la raison. Je demande donc la question prealable sur la proposition de Tallien; et que, si cette proposition etait mise aux voix, elle ne put l'etre que par l'appel nominal. X POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND (21 janvier 1793) Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au Palais-Royal, un ancien garde du corps nomme Deparis, tua d'un coup de sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa seance du 21, la Convention decida d'accorder a ce dernier les honneurs du Pantheon, tandis que, desireux de frapper les contre-revolutionnaires qu'ils presumaient etre les instigateurs de l'assassinat, plusieurs deputes demandaient des visites domiciliaires pareilles a celles-la memes que Danton demanda le 28 aout 1892. S'associant a la premiere proposition, Danton s'eleva contre la seconde. La Convention ordonna neanmoins la mesure, qui fut executee dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel echo de la lutte contre la Gironde. Elle allait bientot atteindre son paroxysme et proscrire toute clemence. Mais une fois encore l'amour de la patrie passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession de foi patriotique ne fut melee a plus d'abnegation. * * * * * Ce qui honore le plus les Francais, c'est que dans des moments de vengeance le peuple ait surtout respecte ses representants. Que deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une partie de cette assemblee, l'homme qui a peri victime des assassins n'etait pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la Republique; je l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Pantheon; mais il a deja recueilli les palmes du martyre de la Liberte. Le moyen d'honorer sa memoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas sans avoir donne une Constitution a la Republique. Qu'il me sera doux de vous prouver que je suis etranger a toutes les passions! Je ne suis point l'accusateur de Petion; a mon sens il eut des torts. Petion peut avoir ete faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientot la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux attentats dont nous avons tous gemi, l'on aurait du vous dire clairement que nulle puissance n'aurait pu les arreter. Ils etaient la suite de cette rage revolutionnaire qui animait tous les esprits. Les hommes qui connaissent le mieux ces evenements terribles furent convaincus que ces actes etaient la suite necessaire de la fureur d'un peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas employe tous les moyens de conserver la paix dans le conseil executif. Je prends a temoin Brissot lui-meme. N'ai-je pas montre une extreme deference pour un vieillard dont le caractere est opiniatre, et qui aurait du au contraire epuiser tous les moyens de douceur pour retablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, repute scelerats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour le bien de la Republique qu'il ne soit plus ministre; je desire le salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant craint d'etre frappe d'un mandat dans des temps trop fameux, voit partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une espece d'autorite sur les autres communes. C'est la sa grande erreur. Il a concouru a animer les departements contre Paris, qui est la ville de tous. On a demande une force departementale pour environner la Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tot sejourne dans Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la conviction que Roland a fait circuler des ecrits qui disent que Paris veut dominer la Republique. Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose a cette mesure dans son plein, dans un moment ou la nation s'eleve avec force contre le bill rendu contre les etrangers; mais il vous faut un comite de surete generale qui jouisse de la plenitude de votre confiance; lorsque les deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot, qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons. Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre energie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre a l'Europe. Il faut, pour epargner les sueurs et le sang de nos concitoyens, developper la prodigalite nationale. Vos armees ont fait des prodiges dans un moment deplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront bien secondees? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents esclaves. Si on leur disait d'aller a Vienne, ils iraient a Vienne ou a la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation, elevez-vous a sa hauteur, organisez le ministere, qu'il soit immediatement nomme par le peuple. Un autre ministere est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse a ses fonctions, mais qu'elles soient partagees. Quant a moi, je ne suis pas fait pour venger des passions personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais, an prix, de mon sang, rendre a la patrie le defenseur qu'elle a perdu. XI SUR LA REUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE (31 janvier 1793) Les premiers succes de Dumouriez dans les Pays-Bas causerent un enthousiasme indescriptible. La theorie girondine de la propagande revolutionnaire armee recevait sa sanction. Danton monta a la tribune dans la seance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait tirer la jeune Republique de l'annexion de la Belgique au moment ou, sur ce territoire, se livrait une guerre decisive. Le soir meme, Danton partait pour les frontieres. On sait que c'est durant ce voyage que mourut, le l0 fevrier 1793, sa premiere femme Antoinette-Gabrielle Charpentier. * * * * * Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges, du peuple belge, que je viens demander aussi la reunion de la Belgique. Je ne demande rien a votre enthousiasme, mais tout a votre raison, mais tout aux interets de la Republique Francaise. N'avez-vous pas prejuge cette reunion quand vous avez decrete une organisation provisoire de la Belgique. Vous avez tout consomme par cela seul que vous avez dit aux amis de la liberte: organisez-vous comme nous. C'etait dire: nous accepterons votre reunion si vous la proposez. Eh bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont marquees par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: a l'Ocean, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrenees. On nous menace des rois! Vous leur avez jete le gant, ce gant est la tete d'un roi, c'est le signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plenitude de la puissance nationale. Le jour ou la Convention nommera des commissaires pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle aura tous les Francais. Quant a la Belgique, l'homme du peuple, le cultivateur veulent la reunion. Lorsque nous leur declarames qu'ils avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait que sur les ennemis du peuple, et ils demanderent l'exclusion de votre decret. Nous avons ete obliges de donner la protection de la force armee au receveur des contributions auquel le peuple demandait la restitution des anciens impots. Sont-ils murs, ces hommes-la? De cette reunion depend le sort de la Republique dans la Belgique. Ce n'est que parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette reunion, que votre decret du 15 a eprouve des oppositions. Mais prononcez-la et alors vous ferez executer les lois francaises, et alors les aristocrates, nobles et pretres, purgeront la terre de la liberte. Cette purgation operee, nous aurons des hommes, des armes de plus. La reunion decretee, vous trouverez dans les Belges des republicains dignes de vous, qui feront mordre la poussiere aux despotes. Je conclus donc a la reunion de la Belgique. XII SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ (8 mars 1793) La trahison de Dumouriez fut precedee des revers qui amenerent par la suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'evacuation de la Belgique par les armees francaises. Danton, au cours de sa mission, eut l'occasion de voir et de juger les deplorables resultats de la campagne. Au moment ou il revenait a Paris, avec Lacroix, l'avant-garde de l'armee abandonnait Liege a l'ennemi. La Convention decreta les mesures proposees par Danton dans ce discours: * * * * * Nous avons plusieurs fois fait l'experience que tel est le caractere francais, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou energie. Eh bien, ce moment est arrive. Oui, il faut dire a la France entiere: "Si vous ne volez pas au secours de vos freres de la Belgique, si Dumouriez est enveloppe en Hollande, si son armee etait obligee de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables d'un pareil evenement? La fortune publique aneantie, la mort de 600.000 Francais pourraient en etre la suite!" Citoyens, vous n'avez pas une minute a perdre; je ne vous propose pas en ce moment des mesures generales pour les departements, votre comite de defense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son execution sera necessairement lente, et des resultats tardifs ne sont pas ceux qui conviennent a l'imminence du danger qui nous menace. Il faut que Paris, cette cite celebre et tant calomniee, il faut que cette cite qu'on aurait renversee pour servir nos ennemis qui redoutent son brulant civisme contribue par son exemple a sauver la patrie. Je dis que cette ville est encore appelee a donner a la France l'impulsion qui, l'annee derniere, a enfante nos triomphes. Comment se fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois avec maturite, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter detruit cet enthousiasme, et reste souvent sans succes. Vous voyez deja quels en sont les miserables effets. Tous les Francais veulent etre libres. Ils se sont constitues en gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous marcher quand la patrie reclame leur secours. Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberte et de leurs serments, a voter la defense de la Belgique. La France entiere sentira le contre-coup de cette impulsion salutaire. Nos armees recevront de prompts renforts; et, il faut le dire ici, les generaux ne sont pas aussi reprehensibles que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis qu'au 1er fevrier l'armee de la Belgique recevrait un renfort de 30.000 hommes. Rien ne leur est arrive. Il y a trois mois qu'a notre premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position militaire etait detestable, et que, sans un renfort considerable, s'ils etaient attaques au printemps, ils seraient peut-etre forces d'evacuer la Belgique entiere. Hatons-nous de reparer nos fautes. Que ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'annee derniere, le signal du reveil de la nation. Qu'une armee, conservant l'Escaut, donne la main a Dumouriez, et les ennemis seront disperses. Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des magasins immenses qui nous appartiennent. Dumouriez reunit au genie du general l'art d'echauffer et d'encourager le soldat. Nous avons entendu l'armee battue le demander a grands cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais ce qui est certain, c'est qu'il est interesse a la splendeur de la Republique. S'il est seconde, si une armee lui prete la main, il saura faire repentir nos ennemis de leurs premiers succes. Je demande que des commissaires soient nommes a l'instant. XIII SUR LA LIBERATION DES PRISONNIERS POUR DETTES (9 mars 1793) Ce fut une des mesures les plus humaines que celle reclamee par Danton dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du systeme; patriote, il en sentait tout l'absurde au moment ou la defense de la Republique exigeait toutes les energies, toutes les forces vives de la nation. La Convention s'associa a l'unanimite a la genereuse proposition de l'ancien ministre. * * * * * Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas decu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberte seront extermines, parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes d'etre les regulateurs de l'energie nationale. Vos commissaires, en se disseminant sur toutes les parties de la Republique, vont repeter aux Francais que la grande querelle qui s'est elevee entre le despotisme et la liberte va etre enfin terminee. Le peuple francais sera venge: c'est a nous qu'il appartient de mettre le monde politique en harmonie, de creer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander la declaration d'un principe trop longtemps meconnu, l'abolition d'une erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la misere. Si la mesure que je propose est adoptee, bientot ce Pitt, le Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abbe Maury du Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une impulsion si contraire a la liberte, seront aneantis. Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Francais s'arment pour la defense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime n'a souilles, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberte, c'est celle des malheureux detenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanite, pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse hypothequer et sa personne et sa surete. Je pourrais demontrer que la declaration du principe que je proclame est favorable a la cupidite meme, car l'experience prouve que celui qui pretait ne prenait aucune garantie pecuniaire, parce qu'il pouvait disposer de la personne de son debiteur; mais qu'importent ces considerations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une grande nation. Les principes sont eternels, et tout Francais ne peut etre prive de sa liberte que pour avoir forfait a la societe. Que les proprietaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus se sont portes a des exces; mais la nation, toujours juste, respectera les proprietes. Respectez la misere, et la misere respectera l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le malheureux, qui a plus d'ame que le riche, ne sera jamais coupable. Je demande que la Convention nationale declare que tout citoyen francais, emprisonne pour dettes, sera mis en liberte, parce qu'un tel emprisonnement est contraire a la saine morale, aux droits de l'homme, aux vrais principes de la liberte. XIV SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER (10 mars 1793) L'emotion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la seance du 10 mars. L'ennemi occupait Liege et forcait a la levee du siege de Maestricht. Le decouragement avait succedee l'enthousiasme des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton prononca a cette occasion pour le plus admirable morceau d'eloquence civique. Jamais appel plus vibrant, plus electrique ne fut lance a la nation par l'homme qui s'effacait devant le danger de la patrie. Le dedain qu'il eut toujours pour sa defense personnelle se manifeste une fois encore ici: "Que m'importe d'etre appele buveur de sang!.... Conquerons la liberte!" Vingt jours plus tard, la trahison de Dumouriez etait chose faite. * * * * * Les considerations generales qui vous ont ete presentees sont vraies; mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des evenements desastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le remede. Quand l'edifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons qui enlevent les meubles, j'eteins l'incendie. Je dis que vous devez etre convaincus plus que jamais, par la lecture des depeches de Dumouriez, que vous n'avez pas un instant a perdre pour sauver la Republique. Dumouriez avait concu un plan qui honore son genie. Je dois lui rendre meme une justice bien plus eclatante que celle que je lui rendis dernierement. Il y a trois mois qu'il a annonce au pouvoir executif, a votre comite de defense generale, que, si nous n'avions pas assez d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour declarer sur-le-champ la guerre a l'Angleterre, qui nous la faisait depuis longtemps, nous doublerons les difficultes de la campagne, en laissant aux forces ennemies le temps de se deployer. Puisque l'on a meconnu ce trait de genie, il faut reparer nos fautes. Dumouriez ne s'est pas decourage; il est au milieu de la Hollande, il y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui faut que des Francais, et la France est remplie de citoyens. Voulons-nous etre libres? Si nous ne le voulons plus, perissons, car nous l'avions jure. Si nous le voulons, marchons tous pour defendre notre independance. Nos ennemis font leurs derniers efforts. Pitt sent bien qu'ayant tout a perdre, il n'a rien a epargner. Prenons la Hollande, et Carthagene est detruite, et l'Angleterre ne peut plus vivre que pour la liberte.... Que la Hollande soit conquise a la liberte, et l'aristocratie commerciale elle-meme, qui domine en ce moment le peuple anglais, s'elevera contre le gouvernement qui l'aura entrainee dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle renversera ce ministere stupide qui a cru que les talents de l'ancien regime pouvaient etouffer le genie de la liberte qui plane sur la France. Ce ministere renverse par l'interet du commerce, le parti de la liberte se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez vos devoirs, si vos commissaires partent a l'instant, si vous donnez la main a l'etranger qui soupire apres la destruction de toute espece de tyrannie, la France est sauvee et le monde est libre. Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre energie; qu'ils partent ce soir, cette nuit meme; qu'ils disent a la classe opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang; il le prodigue. Allons, miserables, prodiguez vos richesses. Voyez, citoyens, les belles destinees qui vous attendent. Quoi! vous avez une nation entiere pour levier, la raison pour point d'appui, et vous n'avez pas encore bouleverse le monde. Il faut pour cela du caractere, et la verite est qu'on en a manque. Je mets de cote toutes les passions, elles me sont toutes parfaitement etrangeres, excepte celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand l'ennemi etait aux portes de Paris, j'ai dit a ceux qui gouvernaient alors: Vos discussions sont miserables, je ne connais que l'ennemi. Vous qui me fatiguez de vos contestations particulieres, au lieu de vous occuper du salut de la Republique, je vous repudie tous comme traitres a la patrie. Je vous mets tous sur la meme ligne. Je leur disais: Eh que m'importe ma reputation! que la France soit libre et que mon nom soit fletri! Que m'importe d'etre appele buveur de sang! Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanite, s'il le faut; combattons, conquerons la liberte. On parait craindre que le depart des commissaires affaiblisse l'un ou l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre energie partout. Le plus beau ministere est d'annoncer au peuple que la dette terrible qui pese sur lui sera dessechee aux depens de ses ennemis, ou que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle; le signe representatif n'est plus en equilibre dans la circulation; la journee de l'ouvrier est au-dessous du necessaire; il faut un grand moyen correctif. Conquerons la Hollande; ranimons en Angleterre le parti republicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux a la posterite. Remplissez ces grandes destinees; point de debats; point de querelles, et la patrie est sauvee. * * * * * Danton, outre le discours sur le Tribunal revolutionnaire que l'on trouvera plus loin, intervint dans les debats de cette seance pour demander la comparution, a la barre de la Convention, du general Stengel qui, ne sujet palatin, se refusait a porter les armes contre sa patrie et demandait a etre employe dans un autre poste. * * * * * Je suis bien eloigne de croire Stengel republicain; je ne crois pas qu'il doive commander nos armees. Mais je pense qu'avant de le decreter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que vous l'entendiez vous-memes a la barre. Il faut de la raison et de l'inflexibilite; il faut que l'impunite, portee jusqu'a present trop loin, cesse; mais il ne faut pas porter de decret d'accusation au hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit charge de faire traduire a la barre Stengel et Lanoue. * * * * * La Convention decreta que Stengel et Lanoue comparaitraient a sa barre. XV SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE (10 mars 1793) La conspiration de l'ennemi interieur se combinant avec les dangers exterieurs exigeait des mesures severes, terribles. Tandis que la nation armee se portait aux frontieres, il importait d'empecher, au lendemain de possibles desastres, le retour des evenements sanglants qui avaient marque les premiers jours de septembre, au lendemain de l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la creation d'un tribunal revolutionnaire. * * * * * Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous les membres se remettent en place, un calme profond regne dans toute l'Assemblee_.) Quoi, citoyens! au moment ou notre position est telle, que si Maranda etait battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez enveloppe serait oblige de mettre bas les armes, vous pourriez vous separer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose publique? Je sens a quel point il est important de prendre des mesures judiciaires qui punissent les contre-revolutionnaires; car c'est pour eux que ce tribunal est necessaire; c'est pour eux que ce tribunal doit suppleer au tribunal supreme de la vengeance du peuple. Les ennemis de la liberte levent un front audacieux; partout confondus, ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnete occupe dans ses foyers, l'artisan occupe dans ses ateliers, ils ont la stupidite de se croire en majorite: eh bien, arrachez-les vous-memes a la vengeance populaire, l'humanite vous l'ordonne. Rien n'est plus difficile que de definir un crime politique; mais si un homme du peuple, pour un crime particulier, en recoit a l'instant le chatiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique, n'est-il pas necessaire que des lois extraordinaires, prises hors du corps social, epouvantent les rebelles et atteignent les coupables? Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal revolutionnaire. L'histoire atteste cette verite; et puisqu'on a ose, dans cette Assemblee, rappeler ces journees sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gemi, je dirai, moi, que si un tribunal eut alors existe, le peuple auquel on a si souvent, si cruellement reproche ces journees, ne les aurait pas ensanglantees; je dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont ete les temoins de ces terribles evenements, que nulle puissance humaine n'etait dans le cas d'arreter le debordement de la vengeance nationale. Profitons des fautes de nos predecesseurs. Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblee legislative; soyons terribles pour dispenser le peuple de l'etre; organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que le glaive de la loi pese sur la tete de tous ses ennemis. Ce grand oeuvre termine, je vous rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, au ministere que vous devez organiser; car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et celui de la marine, par exemple, dans un pays ou tout peut etre cree, parce que tous les elements s'y trouvent, avec toutes les qualites d'un bon citoyen, n'a pas cree de marine; nos fregates ne sont pas sorties et l'Angleterre enleve nos corsaires. Eh bien, le moment est arrive, soyons prodigues d'hommes et d'argent; deployons tous les moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact necessaire et habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'execution des mesures que vous avez combinees pour le salut de la Republique. Vous n'etes pas un corps constitue, car vous pouvez tout constituer vous-memes. Prenez-y garde, citoyens, vous repondez au peuple de nos armees, de son sang, de ses assignats; car si ses defaites attenuaient tellement la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent aneantis dans ses mains, qui pourrait arreter les effets de son ressentiment et de sa vengeance? Si, des le moment que je vous l'ai demande, vous eussiez fait le developpement de forces necessaires, aujourd'hui l'ennemi serait repousse loin de nos frontieres. Je demande donc que le tribunal revolutionnaire soit organise, seance tenante, que le pouvoir executif, dans la nouvelle organisation, recoive les moyens d'action et d'energie qui lui sont necessaires. Je ne demande pas que rien soit desorganise, je ne propose que des moyens d'amelioration. Je demande que la Convention juge mes raisonnements et meprise les qualifications injurieuses et fletrissantes qu'on ose me donner. Je demande qu'aussitot que les mesures de surete generale seront prises, vos commissaires partent a l'instant, qu'on ne reproduise plus l'objection qu'ils siegent dans tel ou tel cote de cette salle. Qu'ils se repandent dans les departements, qu'ils y echauffent les citoyens, qu'ils y raniment l'amour de la liberte, et que, s'ils ont regret de ne pas participer a des decrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer a des decrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a ete le salut de la patrie. Je me resume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du pouvoir executif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos commissaires soient partis; que la France entiere se leve, coure aux armes, marche a l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruine; que les amis de la liberte triomphent de cette contree; que nos armes, partout victorieuses, apportent aux peuples la delivrance et le bonheur; que le monde soit venge. XVI SUR LA DEMISSION DE BEURNONVILLE (11 mars 1793) Nomme ministre de la Guerre le 4 fevrier 1793, Beurnonville donna sa demission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la Convention voulurent lui demander les motifs de son depart. Danton s'y opposa, insistant dans son discours sur la cohesion et l'unite reclamees par le gouvernement republicain, faisant appel au civisme de tous pour le salut public. On sait qu'envoye a la suite de sa demission aupres de Dumouriez, Beurnonville fut livre par lui aux Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV. * * * * * Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout Francais qui aime son pays, et qui sait apprecier ceux qui ont combattu vaillamment pour lui, je dois cette declaration positive de mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions que la nature des choses et les circonstances exigent que la Convention se reserve la faculte de prendre partout, et meme dans son sein, des ministres, je declare en meme temps, et je le jure par la patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministere, tant que j'aurai l'honneur d'etre membre de la Convention nationale. Je le declare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois valoir un autre citoyen francais. Je le declare avec le desir ardent que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes collegues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose funeste a la chose publique, si vous ne vous reserviez pas cette faculte. Apres un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne sent pas la necessite d'une plus grande cohesion, de rapports plus directs, d'un rapprochement plus immediat, plus quotidien, entre les agents du pouvoir executif revolutionnaire, charge de defendre la liberte contre toute l'Europe, et vous qui etes charges de la direction supreme de la legislation civile et de la defense de la Republique? Vous avez la nation a votre disposition, vous etes une Convention nationale, vous n'etes pas un corps constitue, mais un corps charge de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les principes de notre Republique; vous n'en violerez donc aucun, rien ne sera renverse, si, exercant toute la latitude de vos pouvoirs, vous prenez le talent partout ou il existe pour le placer partout ou il peut etre utile. Si je me recuse dans les choix que vous pourrez faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile a pousser, a faire marcher la Revolution; c'est que je me reserve encore la faculte de denoncer les ministres qui, par malveillance et par imperitie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien tous dans la tete que presque tous, que tous, nous voulons le salut public. Que les defiances particulieres ne nous arretent pas dans notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant a moi, je ne calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais par temperament. La haine est etrangere a mon caractere.... Je n'en ai pas besoin; ainsi je ne puis etre suspect, meme a ceux qui ont fait profession de me hair. Je vous rappelle a l'infinite de vos devoirs. Je n'entends pas desorganiser le ministere; je ne parle pas de la necessite de prendre des ministres dans votre sein, mais de la necessite de vous en reserver la faculte. ---J'arrive a la discussion particuliere qui s'est elevee sur la lettre de demission envoyee par le ministre de la Guerre. On veut lui demander les motifs de sa demission: certes, jamais on ne pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les ennemis, braverait l'erreur populaire avec le meme courage; il mourrait a son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous devons le proclamer. Mais la nature, variee dans ses faveurs, distribue aux hommes differents genres de talents; tel est capable de commander une armee, d'echauffer le soldat, de maintenir la discipline qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, necessaires dans les circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui donne sa demission a du se consulter sous ces differents rapports; il ne serait pas meme de la dignite de la Convention de lui faire les questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les formes familieres qui, dans les places administratives, appellent la confiance des hommes peu eclaires; car le peuple est ombrageux, et l'experience de nos revolutions lui a bien acquis le droit de craindre pour sa liberte. Je ne doute pas que Beurnonville n'ait gere en bon citoyen; il doit etre excepte de la rigueur de la loi qui defend a tout ministre de quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons pas l'esperance de voir Beurnonville allant aux armees, y conduisant des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes. XVII SUR LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE (27 mars 1793) Cree le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'etait pas encore entre en activite. Danton s'eleva avec force contre ce retard et rappela dans son discours les devoirs assumes par le gouvernement revolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention decretait que le Tribunal entrerait en activite le meme jour et pour ce l'autorisait a juger au nombre de dix jures. * * * * * Je declare avoir recommande aux ministres d'excellents patriotes, d'excellents revolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse oter a un representant du peuple sa pensee. La loi ancienne qu'on veut rappeler etait absurde; elle a ete revoquee par la revolution. Il faut enfin que la Convention nationale soit un corps revolutionnaire; il faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle declare la guerre aux ennemis interieurs. Quoi! la guerre civile est allumee de toutes parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal revolutionnaire a ete cree qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est pas encore en activite! Que dira donc ce peuple! car il est pret a se lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des passions miserables agitent nos representants, et cependant les contre-revolutionnaires tuent la liberte. Je dois enfin vous dire la verite, je vous la dirai sans melange; que m'importent toutes les chimeres que l'on peut repandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites pas votre devoir. Vous dites que le peuple est egare; mais pourquoi vous eloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra la voix de la raison. La revolution ne peut marcher, ne peut etre consolidee qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est a vous de vous en servir. En vain dites-vous que les societes populaires fourmillent de denonciateurs absurdes, de denonciateurs atroces. Eh bien, que n'y allez-vous? Une nation en revolution est comme l'airain qui bout et se regenere dans le creuset. La statue de la liberte n'est pas fondue. Ce metal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous brules. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention decrete que tout homme du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les proprietes ne seront pas violees. Il faut decreter encore que, dans les departements ou la revolution s'est manifestee, quiconque a l'audace d'appeler cette contre-revolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je declare que, puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont insultes; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je declare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la liberte, ne perira que de ma main, dusse-je apres porter ma tete sur l'echafaud, heureux d'avoir donne un exemple de vertu a ma patrie. Je demande qu'on passe a l'ordre du jour sur la motion qui m'a donne lieu de parler. Je demande que, dans toute la Republique, un citoyen ait une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal extraordinaire soit mis en activite. Je demande que la Convention declare au peuple francais, a l'Europe, a l'univers qu'elle est un corps revolutionnaire, qu'elle est resolue de maintenir la liberte, d'etouffer les serpents qui dechirent le sein de la patrie. Montrez-vous revolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la liberte n'est plus en peril. Les nations qui veulent etre grandes doivent, comme les heros, etre elevees a l'ecole du malheur. Sans doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous eut dit: "la tete du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi sera chasse du territoire de la Republique; 100.000 hommes seront a Mayence; nous aurons une armee a Tournai", vous eussiez vu la liberte triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons perdu un temps precieux. Il faut le reparer. On a cru que la revolution etait faite. On a crie aux factieux. Eh bien, ce sont ces factieux qui tombent sous le poignard des assassins. Et toi, Lepeletier, quand tu perissais victime de ta haine pour les tyrans, on criait aussi que tu etais un factieux. Il faut sortir de cette lethargie politique. Marseille sait deja que Paris n'a jamais voulu opprimer la Republique, n'a jamais voulu que la liberte. Marseille s'est declaree la montagne de la Republique. Elle se gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberte, et les ennemis de la liberte seront ecrases. Je ne veux pas rappeler de facheux debats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigees contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot. Je vous dirai que Roland ecrivait a Dumouriez (et c'est ce general qui nous a montre la lettre, a Lacroix et a moi): "Il faut vous liguer avec nous pour ecraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez si une imagination frappee au point de tracer de pareils tableaux a du avoir une grande influence sur toute la Republique. Mais tirons le rideau sur le passe. Il faut nous reunir. C'est cette reunion qui devrait etablir la liberte d'un pole a l'autre, aux deux tropiques et sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades particulieres. Quant a moi, je fais serment de mourir pour defendre mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacre enflamme toutes les ames. Il faut tuer les ennemis interieurs pour triompher des ennemis exterieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de votre ignorance, si vous ne sauvez la Republique. La Republique, elle est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progres; il pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y consumerait lui-meme. Que nos echecs tournent a notre avantage! que le Francais, en touchant la terre de son pays, comme le geant de la fable, reprenne de nouvelles forces. J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la necessite vous commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur une etincelle de liberte, ne s'eloigne pas du peuple. Nous ne sommes pas ses peres, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut etre uni. Qu'on se rappelle l'epoque memorable et terrible du mois d'aout. Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amene le conseil executif a se reunir a la mairie avec tous les magistrats du peuple. Le peuple vit notre reunion, il la seconda, et l'ennemi a ete vaincu. Si on se reunit, si on aime les societes populaires, si on y assiste, malgre ce qu'il peut y avoir en elles de defectueux, car il n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force, redeviendra victorieuse, et bientot les despotes se repentiront de ces triomphes ephemeres qui n'auront ete que plus funestes pour eux. XVIII JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE (30 mars 1793) Dans la seance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril, n deg. 91, qui rend compte de la seance du 30 mars ne donne pas le nom de ce membre.] de la Convention demanda l'execution du decret ordonnant a Danton de rendre compte de l'etat de la Belgique au moment de son depart. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les operations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il demanda aussitot la parole et prononca ce long discours ou il se justifia d'une facon eclatante des reproches sournois et hypocrites que Mme Roland reedita depuis dans son libelle. * * * * * Citoyens, vous aviez, par un decret, ordonne que, Camus et moi, seuls des commissaires pres l'armee de la Belgique, qui se trouvent actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les lettres nouvelles parvenues a votre Comite de defense generale, ont rendu ce rapport moins important, quant a ce qui concerne la situation des armees, puisque cette situation a change; elles ont necessite des mesures provisoires que vous avez decretees. J'etais pret et je le suis encore a m'expliquer amplement, et sur l'historique de la Belgique, et sur les generaux, et sur l'armee, et sur la conduite des commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si le salut de la patrie et celui de l'armee a oblige vos commissaires d'etre en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir toute espece de politique est arrive; il l'est d'autant plus que je m'apercois qu'on a insinue dans l'Assemblee que les malheurs de la Belgique pouvaient avoir ete plus ou moins amenes par l'influence, les fautes et meme les crimes de vos commissaires. Eh bien, je prends a cette tribune l'engagement solennel de tout dire, de tout reveler, de repondre a tout. J'appellerai tous les contradicteurs possibles d'un bout de la Republique a l'autre; j'appellerai le Conseil executif, les commissaires nationaux; j'appellerai tous mes collegues en temoignage. Et apres cette vaste explication, quand on aura bien sonde l'abime dans lequel on a voulu nous plonger, on reconnaitra que ceux-la qui ont travaille la reunion, qui ont demande des renforts, qui se sont empresses de vous annoncer nos echecs pour hater l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques details, les comptes qui me sont demandes; mais je puis annoncer a l'avance qu'il y aura unanimite dans le temoignage de vos commissaires sur les principaux objets de ces rapports. Je demande que la seance de demain soit consacree a un rapport preliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup de chefs a interroger. On verra si nous avons manque d'amour pour le peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout a coup priver l'armee des talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons pas au contraire sauve cette armee. On verra, par exemple, que, si nous avions donne a cette fameuse lettre qui a ete lue partout, excepte dans cette enceinte, les suites que nous aurions pu lui donner, des qu'elle nous a ete connue, on verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans notre conduite la prudence que nous dictaient les evenements, l'armee, denuee de chefs, se serait repliee sur nos frontieres avec un tel desordre, que l'ennemi serait entre avec elle dans nos places fortes. Je ne demande ni grace, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce moment de nouvelle revolution, comme je l'ai fait au 10 aout. Et, a cet egard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans connaitre les faits, mettant en avant des opinions dictees par la prevention, me disent que je rende mes comptes, je declare que j'ai rendu les miens et que je suis pret a les rendre encore. Je demande que le Conseil executif soit consulte sur toutes les parties de ma conduite ministerielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant ministre qui, par des reticences, a voulu jeter des soupcons sur moi. J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma reputation pour mieux payer mon contingent a la Republique, en ne m'occupant que de la servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, tous les genres d'accusation, car je suis resolu a tout dire. Ainsi preparez-vous a etre aussi francs jusque dans vos haines, et francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions pourront peut-etre tourner encore au profit de la chose publique. Nos maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car comment se fait-il qu'une portion des representants du peuple traite l'autre de conjures? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les faire massacrer? Il a ete un temps pour les passions; elles sont malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il faut le dire, ne sait plus ou reposer sa confiance; faites donc que l'on sache si vous etes un compose de deux partis, une assemblee d'hommes travailles de soupcons respectifs, ou si vous tendez tous au salut de la patrie. Voulez-vous la reunion? Concourez d'un commun accord aux mesures severes et fermes que reclame le peuple indigne des trahisons dont il a ete si longtemps victime. Instruisez, armez les citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armees aux frontieres, il faut au sein de la Republique une colonne centrale qui fasse front aux ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors. Non seulement je repondrai categoriquement aux inculpations qui m'ont ete et me seront faites ici, dans cette Assemblee qui a l'univers pour galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les operations de la Belgique, persuade que la connaissance approfondie du mal peut seule nous en faire decouvrir le remede. Ainsi, s'il est un seul d'entre vous qui ait le moindre soupcon sur ma conduite, comme ministre; s'il en est un seul qui desire des comptes iteratifs, lorsque deja toutes les pieces sont deposees dans vos comites; s'il en est un seul qui ait des soupcons sur mon administration, relativement aux depenses secretes de revolution, qu'il monte demain a la tribune, que tout se decouvre, que tout soit mis a nu, et, libres de defiances, nous passerons ensuite a l'examen de notre situation politique [Note: A. AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouve, pieces en mains, que, contrairement a l'assertion de la femme Roland et de presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son ministere dans la seance de la Convention du 6 octobre 1792.]. Ces defiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles do