The Project Gutenberg EBook of Les grandes journees de la Constituante by Albert Mathiez Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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La fuite du roi. Chapitre VI. Le Massacre du Champ-de-Mars. CHAPITRE I LA REUNION DES TROIS ORDRES Le 17 juin, ayant termine depuis deux jours l'appel nominal de tous les deputes aux Etats generaux, le Tiers, auquel s'etaient deja reunis 12 cures, se proclamait _Assemblee nationale_, et, prevoyant que cet acte revolutionnaire serait suivi de represailles, decidait d'opposer a une repression possible la menace de la greve de l'impot: "Considerant qu'en effet les contributions, telles qu'elles se percoivent actuellement dans le royaume, n'ayant point ete consenties par la nation, sont toutes illegales, et, par consequent nulles dans leur creation, extension ou prorogation; "L'Assemblee declare, a l'unanimite des suffrages, consentir provisoirement, pour la nation, que les impots et contributions, quoique illegalement etablis et percus, continuent d'etre leves de la meme maniere qu'ils l'ont ete precedemment, et ce, jusqu'au jour seulement de la premiere separation de cette Assemblee, _de quelque cause qu'elle puisse provenir_. "Passe lequel jour, l'Assemblee nationale entendait decreter que toute levee d'impots et contributions de toute nature qui n'aurait pas ete nommement, formellement et librement accordee par l'Assemblee, cessera entierement dans toutes les provinces du royaume, quelle que soit la forme de l'administration...." Le 19 juin, l'ordre du clerge decidait par 149 voix contre 135 de se reunir au Tiers. Mais, le meme jour, l'ordre de la noblesse adressait au roi une vigoureuse protestation contre les actes revolutionnaires du Tiers Etat et les chefs de la minorite du clerge, l'archeveque de Paris et le cardinal de La Rochefoucauld, faisaient le voyage de Marly pour pousser le roi a la resistance. Necker etait justement absent aupres de sa belle-soeur mourante a Paris. Un temoin oculaire, Rabaut de Saint-Etienne, depute a la Constituante, a raconte en ces termes la journee du lendemain: LE SERMENT DU JEU DE PAUME Tandis que les deputes se rendaient a la salle [des seances] une proclamation, faite par des herauts d'armes et affichee partout, annonca que les seances etaient suspendues et que le roi tiendrait une seance royale le 22. On donnait pour motifs de la cloture de la salle pendant trois jours la necessite des preparatifs interieurs pour la decoration du trone. Cette raison puerile servit a prouver qu'on n'avait voulu que prevenir la reunion du clerge, dont la majorite avait adopte le systeme des communes. Cependant les deputes arrivent successivement, et ils eprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermees et gardees par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle puissance a le droit de suspendre les deliberations des representants de la nation. Ils parlent de s'assembler sur la place meme, ou d'aller sur la terrasse de Marly offrir au roi le spectacle des deputes du peuple; de l'inviter a se reunir a eux dans une seance vraiment royale et paternelle, plus digne de son coeur que celle dont il les menace. On permet a M. BAILLY, leur president, d'entrer dans la salle avec quelques membres pour prendre les papiers; et la il proteste contre les ordres arbitraires qui la tiennent fermee. Enfin il rassemble des deputes dans le jeu de paume de Versailles, devenu celebre a jamais par la courageuse resistance des premiers representants de la nation francaise. On s'encourage en marchant; on se promet de ne jamais se separer et de resister jusqu'a la mort. On arrive; on fait appeler ceux des deputes qui ne sont pas instruits de ce qui se passe. Un depute malade s'y fait transporter. Le peuple, qui assiege la porte, couvre ses representants de benedictions. Des soldats desobeissent pour venir garder l'entree de ce nouveau sanctuaire de la liberte. Une voix s'eleve [celle de Mounier]; elle demande que chacun prete le serment de ne jamais se separer et de se rassembler partout jusqu'a ce que la constitution du royaume et la regeneration publique soient etablies. Tous le jurent, tous le signent, hors un [Martin d'Auch]; et le proces-verbal fait mention de cette circonstance remarquable. La cour, aveuglee, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser son ouvrage. [Note: _Precis de l'histoire de la Revolution francaise_, reimp. De 1819, pp. 56-57.] Armand Brette a complete ce recit. "Sur les 19 cures affilies des ce moment a la cause du Tiers, sept seulement adhererent au serment le 20 juin ou le 22 juin, 12 s'abstinrent..., 4 deputes du Tiers seulement refuserent de signer ... il n'y eut qu'un seul opposant, Martin d'Auch, qui declara qu'il ne _pouvait jurer d'executer des deliberations qui ne sont pas sanctionnees par le roi..._, tous les nobles deputes du Tiers presents a Versailles, les royalistes les plus eprouves, Malouet, Mounier, Flachslanden, l'ami intime du roi, Hardy de La Largere, dont le fils fut anobli sous la Restauration en souvenir du constituant, Charrier, qui en 1792 souleva la Lozere et paya de sa tete son devouement a la cause royale, vingt autres enfin, dont l'affection pour le roi etait notoire, ont signe le serment et ont ainsi legitime l'audacieuse constitution du Tiers en Assemblee nationale." [Note: A. BRETTE, La seance royale du 23 juin 1789, ses preliminaires et ses suites. _La Revolution francaise_, t. XX, p. 442 et 534.] Parmi ceux qui signerent le serment, cet acte solennel de rebellion, il y en eut qui eprouverent une emotion intense. L'un d'eux devint fou. FOU DE REMORDS Le lendemain un depute de Lorraine, nomme Mayer, est devenu fou. Il avait prete le serment et en avait la conscience bourrelee. Il etait a cote d'un filou qui venait de voler sous le costume d'un depute du Tiers. Lorsqu'on est venu prendre ce filou, il a cru qu'on arretait tous les deputes du Tiers pour avoir fait le serment; la peur l'a pris et la tete lui a saute. Cette frayeur d'etre arrete n'etait pas mal fondee, car le bruit general etait que ce parti violent avait ete propose, les uns disaient dans le conseil et d'autres dans un de ces conseils tenus frequemment chez MM. de Polignac et chez M. le comte d'Artois. [Note: Journal de l'abbe Coster dans Brette, _id._, pp. 37-38.] Le 21 juin, a une deputation de la noblesse conduite par le duc de Luxembourg, le roi avait repondu qu'il ne permettrait jamais qu'on alterat l'autorite qui lui avait ete confiee pour le bien de ses sujets. La seance royale qui devait avoir lieu le 22 juin fut remise au 23. Le 22 juin, Bailly trouvant la porte des Menus fermee, se rendit aux Recollets qui refuserent de le recevoir. Les marguilliers de l'eglise Saint-Louis lui offrirent leur eglise. On se rendit d'abord dans la chapelle des Charniers, ou avaient lieu les catechismes, puis dans la nef. Deux membres de la noblesse du Dauphine, les premiers de leur ordre, le marquis de Blacons et le comte d'Agoult se reunirent au Tiers et la majorite du clerge se reunit aussi, conduite par les archeveques de Vienne et de Bordeaux, les eveques de Chartres et de Rodez. L'abbe Gregoire nous dit qu'en prevision de la seance royale du lendemain, les deputes qui se reunissaient au club breton (berceau des Jacobins) arreterent un plan de resistance: L'ACTION DU CLUB BRETON La veille au soir nous etions douze ou quinze deputes reunis au Club Breton, ainsi nomme parce que les Bretons en avaient ete les fondateurs. Instruits de ce que meditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut discute par tous et tous opinerent sur le parti a prendre. La premiere resolution fut celle de rester dans la salle malgre la defense du roi. Il fut convenu qu'avant l'ouverture de la seance, nous circulerions dans les groupes de nos collegues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous leurs yeux et ce qu'il fallait y opposer. [Note: _Memoires de l'Abbe Gregoire_, t. I, p. 380. Ce recit est confirme par Bouchette, Lettre du 24 juin 1789: "Nous etions convenus d'avance quoiqu'il arrivat de ne pas nous separer avant d'avoir pris une deliberation et nous la fimes ainsi" (_Lettres_ de Bouchette, Paris, 1909).] LA SEANCE ROYALE Enfin la seance royale arriva; elle eut tout l'appareil exterieur qui naguere en imposait a la multitude; mais ce n'est pas un trone d'or ni un superbe dais, ni des herauts d'armes, ni des panaches flottants qui intimident des hommes libres. La cour ignorait encore cette verite, qu'on retrouve partout dans toutes les histoires. La garde nombreuse qui entourait la salle n'effraya pas les deputes; elle accrut au contraire leur courage. On repeta la faute qu'on avait faite le 5 mai, de leur affecter une porte separee et de les laisser exposes dans le hangar qui la precedait, a une pluie assez violente, pendant que les autres ordres prenaient leurs places distinguees; enfin ils furent introduits. Le discours et les declarations du roi eurent pour objet de conserver la distinction des ordres, d'annuler les fameux arretes de la constitution des communes en assemblee nationale, d'annoncer en trente-cinq articles les _bienfaits_ que le roi _accordait a ses peuples_, et de declarer a l'assemblee que, si elle l'abandonnait, il ferait le bien des peuples sans elle. D'ailleurs toutes les formes imperatives furent employees, comme dans ces lits de justice ou le roi venait semoncer le parlement. Dans ces bienfaits du roi promis a la nation, il n'etait parle ni de la Constitution tant demandee, ni de la participation des etats generaux a la legislation, ni de la responsabilite des ministres, ni de la liberte de la presse; et presque tout ce qui constitue la liberte civile et la liberte politique etait oublie. Cependant les pretentions des ordres privilegies etaient conservees, le despotisme du maitre etait consacre et les etats generaux abaisses sous son pouvoir. Le prince ordonnait et ne consultait pas; et tel fut l'aveuglement de ceux qui le conseillerent qu'ils lui firent gourmander les representants de la nation, et casser leurs arretes comme si c'eut ete une assemblee de notables. Enfin, et c'etait le grand objet de cette seance royale, le roi _ordonna_ aux deputes de se separer tout de suite, et de se rendre le lendemain matin dans les chambres affectees a chaque ordre pour y reprendre leurs seances. Il sortit. On vit s'ecouler de leurs bancs tous ceux de la noblesse et une partie du clerge. Les deputes des communes, immobiles et en silence sur leurs sieges, contenaient a peine l'indignation dont ils etaient remplis, en voyant la majeste de la nation si indignement outragee. Les ouvriers, commandes a cet effet, emportent a grand bruit ce trone, ces bancs, ces tabourets, appareil fastueux de la seance; mais, frappes de l'immobilite des peres de la patrie, ils s'arretent et suspendent leur ouvrage. Les vils agents du despotisme courent annoncer au roi ce qu'ils appellent la desobeissance de l'assemblee.... [Note: Rabaut, _op. cit.,_ pp. 58-59.] A ce recit de Rabaut Saint-Etienne, Montjoye ajoute ce detail qu'"a l'instant meme ou le roi se placa sur son trone, tous les deputes des trois ordres, par un mouvement simultane, s'assirent et se couvrirent et ils etaient deja assis et couverts lorsque M. le garde des sceaux dit: le roi permet a l'Assemblee de s'asseoir." LES DECLARATIONS DU ROI Le roi veut que l'ancienne distinction des trois ordres de l'Etat soit conservee en son entier, comme essentiellement liee a la constitution de son royaume; que les deputes librement elus par chacun des trois ordres, formant trois chambres, deliberant par ordre, et pouvant, avec l'approbation du souverain, convenir de deliberer en commun, puissent seuls etre consideres comme formant le corps des representans de la nation. En consequence, le roi a declare nulles les deliberations prises par les deputes de l'ordre du Tiers-Etat le 17 de ce mois ainsi que celles qui auraient pu s'ensuivre, comme illegales et inconstitutionnelles (_Decl._ I. 1). Sont nommement exceptees des affaires qui pourront etre traitees en commun celles qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois ordres, la forme de constitution a donner aux prochains Etats-Generaux, les proprietes feodales et seigneuriales, les droits utiles et les prerogatives honorifiques des deux premiers ordres (_id._ 8). Le consentement particulier du clerge sera necessaire pour toutes les dispositions qui pourraient interesser la religion, la discipline ecclesiastique, le regime des ordres et corps seculiers et reguliers (_id._ 9). Les affaires qui auront ete decidees dans les assemblees des trois ordres reunis seront remises le lendemain en deliberation si cent membres de l'Assemblee se reunissent pour en faire la demande (_id._ 12). Toutes les proprietes sans exception seront constamment respectees et S.M. comprend expressement sous le nom de proprietes les _dimes, cens, rentes, droits et devoirs feodaux et seigneuriaux_, et generalement tous les droits et prerogatives utiles ou honorifiques, attaches aux terres et fiefs, ou appartenant aux personnes (_Decl._ II. 12). Les deux premiers ordres de l'Etat continueront a jouir de l'exception des charges personnelles, mais le roi approuvera que les Etats-Generaux s'occupent des moyens de convertir ces sortes de charges en contributions pecuniaires, et qu'alors tous les ordres de l'Etat y soient assujettis egalement (_id._ 15). Dans d'autres articles le roi avait promis de n'etablir aucun nouvel impot sans le consentement des representants de la nation, de faire connaitre le tableau annuel des recettes et des depenses et de le soumettre aux Etats generaux, de sanctionner la suppression de tous les privileges en matiere d'impots, d'abolir la taille, le franc-fief, les lettres de cachet, la corvee, d'etablir des Etats provinciaux composes de deux dixiemes de membres du clerge, de trois dixiemes de membres de la noblesse et de cinq dixiemes de membres du Tiers, etc. Le roi termina par les paroles suivantes: LA MENACE ROYALE Vous venez, Messieurs, d'entendre le resultat de mes dispositions et de mes vues; elles sont conformes au vif desir que j'ai d'operer le bien public; et, si, par une fatalite loin de ma pensee, vous m'abandonniez dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de mes peuples; seul, je me considererai comme leur veritable representant; et connaissant vos cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le voeu le plus general de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermete qu'il doit m'inspirer. Reflechissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation speciale. Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs; et tous les ordres de l'Etat peuvent se reposer sur mon equitable impartialite. Toute defiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi jusqu'a present qui fais tout le bonheur de mes peuples; et il est rare peut-etre que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. Je vous ordonne, Messieurs, de vous separer tout de suite, et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres affectees a votre ordre, pour y reprendre vos seances, j'ordonne en consequence au grand-maitre des ceremonies de faire preparer les salles. Dreux-Breze, grand-maitre des ceremonies, vint rappeler aux communes immobiles l'ordre du roi. Bailly lui repondit que les representants du peuple ne recoivent les ordres de personne, que, du reste il allait prendre les ordres de l'assemblee. Alors Mirabeau lanca la celebre apostrophe qu'il a lui-meme rappelee en ces termes: L'APOSTROPHE DE MIRABEAU Bientot M. le marquis de Breze est venu leur dire [aux deputes des communes]: "Messieurs, vous connaissez les ordres du roi." Sur quoi un des membres des communes lui adressant la parole a dit: "Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggerees au Roi, et vous qui ne sauriez etre son organe aupres des Etats-Generaux, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'etes pas fait pour nous rappeler son discours; [Note: Le garde des sceaux, d'apres le protocole, etait seul qualifie pour communiquer les ordres du roi aux Etats generaux. Dreux-Breze outrepassait ses pouvoirs. Il ne devait etre que le porteur d'ordres _ecrits_ du roi.] cependant pour eviter toute equivoque et tout delai, je vous declare que si l'on vous a charge de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baionnette." Alors, d'une voix unanime, tous les deputes se sont ecries: "Tel est le voeu de l'Assemblee." [Note: _Treizieme lettre_ de Mirabeau a ses _commettants_.] Le Tiers, sur la proposition de Camus et de Sieyes, declara persister dans ses precedents arretes, recidivant ainsi sa desobeissance. Il decreta en outre, sur la proposition de Mirabeau, que la personne des deputes etait inviolable. "Ce n'est pas manifester une crainte, avait dit Mirabeau, c'est agir avec prudence; c'est un frein contre les conseils violents qui assiegent le trone." Le roi ceda devant l'attitude resolue des nobles patriotes, l'offre de demission de Necker, qui n'avait deja pas assiste a la seance royale, devant l'agitation du monde des rentiers qui craignait la banqueroute, devant l'insubordination de l'armee et les manifestations populaires. LES NOBLES PATRIOTES AU SECOURS DU TIERS On se rappelle cette celebre reponse de Mirabeau au grand maitre des ceremonies qui nous sommait de nous retirer. Cette reponse, me dit d'Andre, [Note: D'Andre, depute de la noblesse d'Aix aux Etats generaux, devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du cote gauche de la Constituante.] ayant ete rapportee a la cour par M. de Breze, il fut donne ordre a deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur l'Assemblee et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et certes, les deputes, dans un pareil moment, se seraient tous laisse egorger plutot que de bouger. Au moment ou cette troupe avancait, plusieurs deputes de la minorite de la noblesse etaient rassembles sur une terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'Andre, le marquis de Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les opinions de Necker, voulant l'etablissement d'un gouvernement constitutionnel a l'anglaise, avec la branche regnante de la dynastie. Lorsque d'Andre vit les gardes du corps s'avancer pour executer l'ordre dont je viens de parler: "Eh quoi! s'ecrie-t-il, aurions-nous la lachete de laisser egorger sous nos yeux et sans aucune demarche vigoureuse pour en empecher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermete et de devouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les deputes des communes ou perissons avec eux." Ils partent tous a l'instant; ils barrent le chemin au detachement, enfoncent leurs chapeaux empanaches, mettent l'epee a la main et declarent au commandant qu'il leur passera sur le corps a tous avant qu'il parvienne aux deputes des communes, que c'etait a lui a juger les consequences. Le commandant repond d'abord qu'il ne connait que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et leur passer sur le corps. Mais ces braves gens etant restes inebranlables a l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin; il retourna au chateau rendre compte de ce qui s'etait passe et demander de nouveaux ordres. La Cour effrayee, irresolue, donna l'ordre de retrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les details. D'Andre n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de citer etaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions. [Note: _Memoires_ de La Revelliere-Lepeaux, t. I, pp. 82-84.] LA DEMISSION DE NECKER Des cris de _Vive Necker_ se faisaient entendre jusqu'au chateau. On voulait le voir, on voulait le prier de rester a la tete des affaires. Dans l'intervalle, il a ete demande chez la reine. Le peuple l'y a suivi, et les cours du chateau sont restees pleines de monde. M. Necker a passe un instant chez le roi pour lui rendre compte que toutes les caisses etaient fermees a Paris, que la ville entiere etait prete a se soulever, et que les directeurs de la Caisse d'Escompte arrivaient dans le moment de Paris lui annoncer tous les dangers dont la Caisse etait menacee. Le roi a senti que le remede a ces maux etait la conservation de son ministere. Il a meme exige dit-on que M. Necker allat depuis le Chateau jusqu'au Controle general a pied, pour se montrer au peuple et l'assurer qu'il restait. Les rues, les fenetres retentissaient d'applaudissements et de cris repetes de _Vive Necker!_ Dans un instant tous les deputes du Tiers-Etat se sont rendus chez M. Necker pour le feliciter et applaudir avec lui au bonheur de la nation qui le conserve. On l'embrassait, on embrassait Mme Necker et la baronne de Stael, le public embrassait les deputes du Tiers, les applaudissait, criait: _Vive Necker, vive l'Assemblee nationale_! [Note: Journal de l'abbe Coster, dans A. Brette, _La Revolution francaise,_ t. XXIII, pp. 66-67.] L'INSUBORDINATION DE L'ARMEE Le jeudi [25 juin 1789], les soldats du regiment des Gardes francaises ayant abandonne leurs casernes s'etaient repandus dans Paris, allant par bandes dans tous les lieux publics, criant: _Vive le Roi, Vive le Tiers!_ allant boire dans les cabarets, obtenant de l'argent de plusieurs fanatiques qui leur en distribuaient des poignees. Crainte d'une revolte generale, on n'osa les consigner. Le vendredi, ils se repandirent de meme dans tous les endroits publics, firent mettre bas les armes a plusieurs patrouilles des gardes suisses qu'ils rencontrerent et publierent les deux imprimes ci-joints. M. du Chatelet, accouru a Paris, parvint, en allant lui-meme a chaque caserne, a les contenir hier samedi. Et la reunion effectuee ne laissant pas d'animosite entre les partis, il faut esperer qu'on n'aura pas besoin de se servir des troupes, sur lesquelles V.E. voit qu'on ne pourrait faire aucun fonds. J'apprends a l'instant que le Roi ne peut pas compter davantage sur ses propres gardes du corps. Un marechal des logis, bas-officier avec rang de lieutenant-colonel, est venu dire, au nom de la troupe, au duc de Guiche, capitaine de quartier, que leur devoir etait de garder et de proteger la personne du Roi, mais non de monter a cheval pour se battre avec la canaille; qu'en consequence ils ne feraient point de patrouilles. Le duc Guiche a casse le bas-officier. Sur quoi les gardes du corps sont venus presenter au Roi un memoire, ou, en l'assurant de leur attachement pour sa personne, ils ont demande son retablissement. Le Roi a mis au bas du memoire: "j'ai toujours compte sur la fidelite de mes gardes du corps", et il le leur a rendu. Les gardes ont fait dire a M. de Guiche que si on ne leur rendait point leur camarade, a la fin de leur service qui se termine avec le mois de juin, le Roi pouvait disposer de 600 bandoulieres, ce qui fait la moitie de tout le corps, y ayant dans ce moment double garde. Les regiments de Reinach (Suisse) et de Lauzun (hussards) viennent d'arriver. La fidelite des regiments etrangers commence aussi a devenir suspecte. Les bourgeois les seduisent, et les Suisses de Salis-Samade loges a Issy et a Vaugirard ont assure leurs hotes qu'au cas ou on les fit marcher, ils devisseraient les batteries de leurs fusils. [Note: Depeche de Salmour, ministre plenipotentiaire de Saxe, 28 juin 1789, dans FLAMMERMONT, Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques etrangers en France avant la Revolution. _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 231.] Le 24 juin, la majorite du Clerge, desobeissant a son tour au roi se rendit a la deliberation du Tiers. Le 25, 47 membres de la noblesse, le duc d'Orleans en tete, en firent autant. Le 27, le roi se resigna a sanctionner ce qu'il ne pouvait plus empecher. Il ordonna aux deux ordres privilegies de se reunir au Tiers. Le jour meme la reunion est un fait accompli. Le serment du jeu de paume laissa un vif souvenir parmi les patriotes et une societe particuliere fut fondee par Gilbert Romme pour en commemorer l'anniversaire. LE PREMIER ANNIVERSAIRE DU SERMENT DU JEU DE PAUME Formes en "bataillon civique", les membres de la societe du serment du jeu de paume entrerent a Versailles par l'avenue de Paris. Au milieu d'eux, quatre volontaires de la Bastille portaient "une table d'airain sur laquelle etait grave en caracteres ineffacables le serment du jeu de paume. Quatre autres portaient les ruines de la Bastille destinees a sceller sur les murs du jeu de Paume cette table sacree". La municipalite de Versailles vint a la rencontre du cortege. Le regiment de Flandre presenta les armes devant "l'arche sacree". Arrives au jeu de Paume, tous les assistants renouvelerent le serment "dans un saisissement religieux". Puis un orateur les harangua: "Nos enfants iront un jour en pelerinage a ce temple, comme les musulmans vont a La Mecque. Il inspirera a nos derniers neveux le meme respect que le temple eleve par les Romains a la piete filiale...." Au milieu des cris d'allegresse, les vieillards scellerent sur la muraille la table du serment: "Chacun envia le bonheur de l'enfoncer." Tous ne quitterent qu'a regret ce lieu si cher aux ames sensibles: "Ils s'embrasserent mutuellement et furent reconduits avec pompe par la municipalite, la garde nationale et le regiment de Flandre, jusqu'aux portes de Versailles." Le long de la route, en rentrant a Paris, "ils ne s'entretenaient que du bonheur des hommes, on eut dit que c'etaient des Dieux qui etaient en marche". Au bois de Boulogne, un repas de trois cents couverts, "digne de nos vieux aieux", leur fut servi "par des jeunes nymphes patriotes". Au-dessus de la table on avait place "les bustes des amis de l'humanite, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Franklin qui semblait encore presider la fete". Le president de la societe, G. Romme, "lut pour benedicite les deux premiers articles de la Declaration des Droits de l'homme. Tous les convives repeterent: Ainsi soit-il!". Au dessert, on donna lecture du proces-verbal de la journee. "Cet acte religieux excita de vifs applaudissements." Puis vinrent les toasts. Danton "eut le bonheur de porter le premier". "Il dit que le Patriotisme, ne devant avoir d'autres bornes que l'Univers, il proposait de boire a sa sante, a la Liberte, au bonheur de l'Univers entier; de Menou but a la sante de la Nation et du Roi "qui ne fait qu'un avec elle", Charles de Lameth a la sante des vainqueurs de la Bastille, Santhonax a nos freres des colonies, Barnave au regiment de Flandre, Robespierre "aux ecrivains courageux qui avaient couru tant de dangers et qui en couraient encore en se livrant a la defense de la Patrie". Un membre designa alors Camille Desmoulins dont le nom fut vivement applaudi. Enfin un pieux chevalier termina la serie des toasts en buvant "au sexe enchanteur qui a montre dans la Revolution un patriotisme digne des dames romaines". Alors "des femmes vetues en bergeres" entrerent dans la salle du banquet et couronnerent de feuilles de chene les deputes a l'Assemblee nationale: d'Aiguillon, Menou, les deux Lameth, Barnave, Robespierre, Laborde. Un artiste celebre [Note: David, dont tout le monde connait le celebre tableau du serment du jeu de Paume.] qui assistait a la fete promit d'employer son talent "a transmettre a la posterite les traits des amis inflexibles du bien public". [Note 2: A. Mathiez, _Les Origines des Cultes revolutionnaires_, pp. 47-49, d'apres le proces-verbal officiel de la ceremonie.] CHAPITRE II LA REVOLUTION DU 14 JUILLET L'APPEL DES TROUPES ET LES PROJETS DE LA COUR Le roi, qui avait de l'honneur, avait ressenti vivement l'humiliation que le Tiers et la majorite du Clerge lui avaient imposee. Il preta une oreille complaisante aux conseils de revanche qui lui venaient de la reine et du comte d'Artois. Des le 26 juin il appelait autour de Paris et de Versailles 20,000 hommes, dont 3,000 cavaliers, la plupart des troupes etrangeres qu'il croyait plus sures. Les contemporains ont cru communement a un projet de coup de force comportant une double offensive, contre l'Assemblee et contre Paris. Le jour de la seance royale, le 23 juin, des bruits tres inquietants s'etaient repandus dans Paris. L'on racontait que Necker, instruit que la cour s'appretait a l'exiler, avait offert trois fois sa demission et n'avait reussi a la faire accepter qu'en promettant de ne point quitter Versailles; qu'un nouveau ministere etait forme avec le prince de Conti comme premier ministre, le prince de Conde comme generalissime de l'armee, Foulon comme controleur general des finances; "que le projet de la cour etait de faire arreter un depute par chaque bailliage pour le retenir en otage dans l'interieur du chateau de la Bastille, ou l'on avait vu arriver un grand nombre de lits et une grande quantite de matelas" (Hardy). Quelques jours plus tard, nouvelles rumeurs. L'espoir un moment nourri apres la reunion des ordres, de voir disgracier les princes de Conti et de Conde ainsi que Barentin, s'evanouit, la concentration des troupes est connue et commentee a Paris des la fin de juin et des bruits sinistres circulent. Le 3 juillet, l'on raconte au Palais-Royal que les membres du tiers, exposes a etre assassines par les nobles, demandent du secours, et peu s'en faut que plusieurs milliers d'hommes ne se mettent en route pour Versailles. Puis, a mesure que les troupes se rapprochent, et surtout apres la seance du 8 juillet a l'Assemblee, les on-dit se precisent: la cour veut imposer a l'Assemblee, au cours d'une nouvelle seance royale, les declarations du 23 juin, qui seront ensuite largement repandues dans tout le royaume, lues au prone de toutes les paroisses; si l'Assemblee resiste, elle sera transferee dans une ville eloignee ou prorogee pour un mois, ou immediatement dissoute. L'on affirme qu'au cours d'une nuit prochaine, les troupes stationnees a Versailles prendront les armes, que le local de l'Assemblee sera occupe militairement, les plus turbulents arretes, voire condamnes et executes, les autres disperses. Au coeur meme de la crise, le 13 et le 14 juillet, le bruit court avec persistance que la salle des Menus-Plaisirs est minee; ce bruit trouve creance parmi les deputes et Gregoire se fait a la tribune l'interprete des frayeurs qu'il inspire. Contre Paris, l'on meditait un assaut dans les regles: des batteries installees sur les hauteurs de Montmartre foudroieraient la ville; en meme temps, les troupes campees au Champ de Mars et celles de Courbevoie, de Saint-Denis, etc., feraient irruption. Tout ce qui resisterait serait fusille ou sabre; les soldats auraient permission de piller. Puis les barrieres seraient fermees, garnies de canons, et Paris serait isole du reste de la France. L'on se communiquait, dans le public, des plans d'operations ou la mission de chaque corps, les itineraires, la progression methodique de l'attaque etaient minutieusement indiques. Ces bruits doivent etre accueillis avec circonspection. Paris et Versailles ont passe, pendant la premiere quinzaine de juillet 1789, par un acces d'exaltation generalisee qui atteignit son paroxysme le jour de la prise de la Bastille, par une sorte de "grande peur" qui explique la naissance des rumeurs les plus folles. A l'Assemblee meme, tous ceux des deputes qui n'avaient pas partie liee avec la cour semblent y avoir prete foi; et point n'est besoin, pour faire comprendre leur credulite, d'invoquer les calculs politiques: ils ont subi la contagion du moment. Il n'est point douteux que, du 23 juin au 12 juillet, des projets extremes ont ete agites. Dans une depeche du 9 juillet, le comte de Salmour, ministre de Saxe a Paris, attribue a d'Epremenil un plan de dissolution Des Etats generaux a main armee. "D'apres son projet, l'on devrait casser les Etats generaux, arreter quelques-uns des membres qui avaient parle avec plus de chaleur, les livrer au parlement, ainsi que M. Necker, pour instruire leur proces dans les formes juridiques et les faire perir sur l'echafaud comme criminels de lese-majeste et coupables de haute trahison." Le meme temoin note "les rodomontades ridicules des aristocrates", a mesure que les regiments arrivent. Les officiers de l'etat-major du marechal de Broglie se laissaient aller, en parlant de l'Assemblee, a de graves intemperances de langage, et le marechal lui-meme, a en croire Salmour et Besenval, montrait une assurance, une jactance menacantes. [Note: Pierre Caron, La tentative de contre- revolution de juin-juillet 1789 dans la _Revue d'histoire moderne et contemporaine, t. VII, pp. 20-23.]. _LA REPLIQUE DES PATRIOTES_ LA MOTION DE MIRABEAU DU 8 JUILLET Le 8 juillet, Mirabeau prononca un terrible requisitoire contre les mauvais conseillers du roi qui compromettaient le trone: "Ont-ils prevu les conseillers de ces mesures, ont-ils prevu les suites qu'elles entrainent pour la securite meme du trone? Ont-ils etudie dans l'histoire de tous les peuples comment les revolutions ont commence, comment elles se sont operees?" Il deposa la motion suivante: Qu'il soit fait au roi une tres humble adresse, pour peindre a S.M. les vives alarmes qu'inspire a l'Assemblee nationale de son royaume l'abus qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire approcher de la capitale et de cette ville de Versailles des trains d'artillerie et des corps nombreux de troupes tant etrangeres que nationales, dont plusieurs se sont cantonnes dans les villages voisins, et pour la formation annoncee de divers camps aux environs de ces deux villes. Qu'il soit represente au roi, non seulement combien ces mesures sont opposees aux intentions bienfaisantes de S.M. pour le soulagement de ses peuples dans cette malheureuse circonstance de cherte et de disette de grains, mais encore combien elles sont contraires a la liberte et a l'honneur de l'Assemblee nationale, propres a alterer entre le roi et ses peuples cette confiance qui fait la gloire et la surete du monarque, qui seule peut assurer le repos et la tranquillite du royaume, procurer enfin a la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zele de cette Assemblee. Que S.M. soit suppliee tres respectueusement de rassurer ses fideles sujets en donnant les ordres necessaires pour la cessation immediate de ces mesures egalement inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le prompt renvoi des troupes et des trains d'artillerie aux lieux d'ou on les a tires. Et attendu qu'il peut etre convenable, en suite des inquietudes et de l'effroi que ces mesures ont jetes dans le coeur du peuple, de pourvoir provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillite; S.M. sera suppliee d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il soit incessamment leve des gardes bourgeoises qui, sous les ordres du roi, suffiront pleinement a remplir ce but sans augmenter autour de deux villes travaillees des calamites de la disette le nombre des consommateurs. [Note: Reimpression du _Moniteur_.] La motion de Mirabeau fut votee, a l'unanimite moins quatre voix, a l'exception du dernier paragraphe que les electeurs de Paris allaient se charger de mettre en application. [Note: Des le 25 juin les electeurs de Paris avaient agite le projet d'une milice bourgeoise.] L'AGITATION A PARIS. LES GARDES FRANCAISES A ces mouvements et a ces bruits la capitale entiere n'eut qu'un sentiment; et ce n'etait pas une populace ignorante et tumultueuse, c'etait tout ce que cette ville celebre renferme d'hommes eclaires ou braves de tous les etats et de toutes les conditions. Le danger commun avait tout reuni. Les femmes qui, dans les mouvements populaires, montrent toujours le plus d'audace, encourageaient les citoyens a la defense de leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public et l'exaltation du patriotisme, demandaient aux soldats qu'ils rencontrent s'ils auront le courage de massacrer leurs freres, leurs concitoyens, leurs parents, leurs amis. Les gardes-francaises les premiers, ces citoyens genereux, rebelles a leurs maitres, selon le langage du despotisme, mais fideles a la nation, jurent de ne tourner jamais leurs armes contre elle. Des militaires d'autres corps les imitent. On les comble de caresses et de presents. On voit ces soldats, qui avaient ete amenes pour l'oppression de la capitale, et par consequent du royaume, se promener dans les rues en embrassant les citoyens. Ils arrivent en foule au Palais-Royal, ou tout le monde s'empresse de leur offrir des rafraichissements, et chacun emploie tous les moyens qu'il juge propres a detacher les soldats de l'obeissance arbitraire pour les reunir a la cause commune. On apprend cependant que quelques-uns d'entre eux vont etre punis d'avoir refuse de tirer sur leurs concitoyens, que onze gardes francaises sont detenus aux prisons de l'Abbaye, et vont etre transferes a Bicetre, prison des plus vils scelerats. Leur cause devient la cause publique. On court les delivrer [le 9 juillet]; la foule grossit en marchant; on force les prisons, on entre, on les delivre; et ils sont amenes en triomphe au Palais-Royal, qui devient leur asile. Les hussards et les dragons qui avaient recu ordre de charger les citoyens, posent leurs armes et se joignent a eux; et l'on entend partout les cris de _Vive la Nation!_ car, depuis la constitution des communes en assemblee nationale, c'etait le cri de la joie publique, et l'on ne disait plus _vive le Tiers-Etat!_. [Note: Rabaut, _op. cit._, pp. 64-65.] Le lendemain, 10 juillet, les _Electeurs_ de Paris, c'est-a-dire les delegues des assemblees primaires qui avaient elu les deputes de la ville aux Etats-Generaux, se reunissaient dans la grande salle de l'Hotel de Ville et discutaient un projet d'organisation d'une garde bourgeoise. LE RENVOI DE NECKER ET LE ROLE DES CAPITALISTES DANS L'INSURRECTION Le 11 juillet, vers 3 heures de l'apres-midi, le roi revoquait Necker et l'invitait a sortir immediatement du royaume. Les autres ministres patriotes, Montmorin, Saint-Priest, La Luzerne etaient de meme disgracies. Leurs successeurs etaient pris dans le parti de la resistance a outrance: le baron de Breteuil, le marechal de Broglie, le duc de La Vauguyon, etc. Le renvoi de Necker provoqua dans le monde de la finance et de la bourgeoisie le meme emoi que sa menace de demission le 23 juin. Le 12 juillet, lorsqu'il apprend le renvoi de Necker, le bailli de Virieu ecrit: "Le renvoi de Necker portera un coup au credit, et la caisse d'escompte pourrait bien faire banqueroute. Le roi, probablement, sera force de reculer et de faire retirer les troupes." "Aussitot, dit Bailly, qu'on apprit a Paris la nouvelle du renvoi de Necker, les agents de change s'assemblerent pour deliberer sur les suites du coup que cet evenement allait porter au commerce et aux finances. Ils deciderent que, pour eviter de mettre a decouvert un discredit total de tous les effets, la Bourse serait fermee lundi; ils depecherent l'un d'eux, M. Madimer, a Versailles pour avoir des nouvelles et connaitre l'etat des choses". Les craintes des agents de change n'etaient pas injustifiees; des le 10, les rumeurs repetees sur le mouvement des troupes autour de Paris avaient fait tomber les billets de la Caisse d'escompte de 4 265 livres, ou ils etaient le 8, a 4 165 livres. L'arrete fameux de l'Assemblee nationale du 13 juillet vise expressement la banqueroute. Le Constituant Lofficial depeint la consternation des bourgeois parisiens le 12 juillet: "Ils ne voyaient que la banqueroute royale et la perte de leur fortune certaine (la majeure partie des Parisiens ayant tout leur avoir sur le Tresor royal)". Le _Tableau des principaux evenements de la Revolution_ s'exprime ainsi: "Un des principaux moyens employes par les factieux pour soulever Paris peuple de capitalistes, de rentiers, d'agioteurs avait ete d'y repandre le bruit que la resolution de faire banqueroute avait ete prise dans le meme conseil ou l'exil de M. Necker avait ete prononce. M. Mounier eut la faiblesse d'adopter cette fable absurde: "Nous declarerons ... que l'Assemblee nationale ne peut consentir a une honteuse banqueroute". Enfin Rivarol, dans ses memoires, a fait avec amertume les memes constatations: "Les capitalistes, par lesquels la Revolution a commence n'etaient pas si difficiles en fait de constitution, et ils auraient donne la main a tout, pourvu qu'on les payat.... Soixante mille capitalistes et la fourmiliere des agioteurs ont decide la Revolution". Et, dans une note, il accuse les principaux banquiers de Paris, Laborde-Mereville, Boscary, Dufresnoy, d'avoir mis a la disposition du parti revolutionnaire des sommes considerables. [Note: Pierre Caron, _La tentative de contre-revolution de juin-juillet 1789_, dans la _Revue d'histoire moderne_, t. VIII, pp. 666- 667.] LE 12 JUILLET Il est impossible de depeindre le mouvement immense qui tout a coup souleva la ville entiere de Paris [a la nouvelle du renvoi de Necker]. On y previt tout ce a quoi il fallait s'attendre, l'assemblee nationale dissoute par la force, et la capitale envahie par l'armee. Les citoyens accourent au Palais-Royal, leur rendez-vous accoutume; la consternation les y avait conduits; la fureur commune s'y alluma, mais telle qu'elle dut se communiquer en un moment a cette vaste et populeuse enceinte. La premiere Victime du despotisme devint l'idole et la divinite du jour. Les citoyens prennent un buste de M. Necker; ils y joignent celui de M. d'Orleans, dont on disait aussi qu'il allait etre exile, et les promenent dans Paris suivis d'un immense cortege. Des soldats du Royal-Allemand recoivent ordre de charger, et frappent de leurs sabres ces bustes insensibles: plusieurs personnes sont blessees. Le prince de Lambesc etait sur la place de Louis XV avec des soldats de Royal-Allemand; le peuple lui jette des pierres; alors il se precipite dans les Tuileries le sabre a la main et blesse un vieillard qui s'y promenait. Tandis que les femmes et les enfans, effrayes, poussent mille cris, le canon tire et tout Paris est sur pied et crie aux armes; le tocsin sonne, les citoyens enfoncent les boutiques des armuriers. Ils battent une compagnie de Royal-Allemand, et l'emotion continue durant toute la journee jusqu'a ce que, la nuit etant survenue, des brigands, apostes hors de Paris, brulent les barrieres, entrent dans la ville et courent les rues, que remplissaient heureusement des patrouilles de citoyens, de gardes-francaises et de soldats du guet. [Note: Rabaut, _op. cit._, p. 68.] CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL Il etait deux heures et demie [le 12 juillet]; je venais de sonder le peuple. Ma colere contre les despotes etait tournee en desespoir. Je ne voyais pas les groupes, quoique vivement emus ou consternes, assez disposes au soulevement. Trois jeunes gens me parurent agites d'un plus vehement courage; ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils etaient venus au Palais-Royal dans le meme dessein que moi; quelques citoyens passifs les suivaient: "Messieurs, leur dis-je, voici un commencement d'attroupement civique; il faut qu'un de nous se devoue et monte sur une table pour haranguer le peuple"--"Montez-y"--"J'y consens". Aussitot je fus plutot porte sur la table que je n'y montai. A peine y etais-je que je me vis entoure d'une foule immense. Voici ma courte harangue que je n'oublierai jamais: "Citoyens, il n'y a pas un moment a perdre. J'arrive de Versailles, M. Necker est renvoye; ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthelemi de patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous egorger. Il ne nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaitre." J'avais les larmes aux yeux et je parlais avec une action que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut recue avec des applaudissemens infinis. Je continuai: "--Quelles couleurs voulez-vous?--Quelqu'un s'ecria:--Choisissez.--Voulez-vous le vert, couleur de l'esperance ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberte d'Amerique et de la democratie?" Des voix s'eleverent: "--Le vert, couleur de l'esperance!--Alors je m'ecriai:--Amis! le signal est donne: voici les espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs mains. Puis, tirant deux pistolets de ma poche, je dis: Que tous les citoyens m'imitent!" Je descendis etouffe d'embrassemens; les uns me serraient contre leurs coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes, un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Cependant on m'avait apporte un ruban vert. J'en mis le premier a mon chapeau et j'en distribuai a ceux qui m'environnaient. [Note: Camille Desmoulins, _Le vieux cordelier_, n deg. 5, ed. Baudouin, 1825, pp. 81-82.] LE 13 JUILLET Le 13 juillet, au matin, les _Electeurs_ prennent la direction du mouvement. Ils s'emparent des pouvoirs municipaux, en maintenant en fonctions le prevot des marchands Flesselles qu'ils appellent a presider leur _Comite permanent_. Ils organisent immediatement la milice bourgeoise a raison de 800 hommes par district, 48 000 pour la ville. La journee se passa a enroler les compagnies et a les armer. Les deux principaux episodes de cette prise d'armes furent le pillage du garde-meuble et le pillage des Invalides. LE PILLAGE DES INVALIDES L'hotel des Invalides, a la vue des troupes campees au Champ de Mars, fut emporte par 7 ou 8 000 bourgeois desarmes qui, sortant avec fureur des trois rues adjacentes, se precipiterent dans un fosse de 12 pieds de large sur 8 de profondeur et l'eurent, se transportant les uns les autres sur les epaules, passe en moins de rien. Arrives dans l'Esplanade pele-mele avec les Invalides qui n'eurent pas le temps de se reconnaitre, ils s'y emparerent de 12 pieces de canon de 14, de 10, de 18 et d'un mortier. Ils presenterent alors au gouverneur un ordre de la ville de leur remettre les armes, qui, ne voyant plus moyen de se defendre dans son hotel, en ouvrit les portes. Ils s'emparerent de 40 000 fusils et d'un magasin de poudre. Temoin de cette operation qui se fit avec une vivacite incroyable je passai au camp voisin, ou le spectacle des troupes tristes, mornes et abattues, enfermees depuis quinze jours dans un espace assez etroit, me parut different de celui des hommes entreprenants et courageux que je venais de quitter. Les generaux convinrent des ce moment qu'il etait impossible de _soumettre Paris_, que le parti de la retraite etait le seul prudent. [Note: Depeche de Salmour, ministre de Saxe, 16 juillet 1789, _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 238.]. UN MENEUR: JEAN ROSSIGNOL Si la Cour n'avait eu contre elle que les rentiers et les bourgeois, gens naturellement pacifiques, elle aurait triomphe facilement. Mais les bourgeois surent entrainer derriere eux la foule des proletaires. Les veritables chefs de l'insurrection furent d'anciens soldats, vivant du travail de leurs mains en artisans, ne s'occupant pas generalement de politique, mais gagnes pour une fois par la contagion de l'exemple. L'un d'eux, Jean Rossignol, ouvrier orfevre, qui avait fait auparavant de nombreuses garnisons sous le sobriquet militaire de _Francoeur_, a raconte, avec une sincerite admirable, comment il devint un des vainqueurs de la Bastille. "Le 12 juillet 89, dit-il, je ne savais rien de la Revolution, et je ne me doutais en aucune maniere de tout ce qu'on pouvait tenter." C'etait un dimanche. Il dansait dans une guinguette quand il vit qu'on brulait les barrieres. Des passants l'interpellent: "Es-tu du Tiers-Etat? Crie _Vive le Tiers-Etat!_" Il cria _Vive le Tiers-Etat_ sans trop savoir ce que cela voulait dire. Bien lui en prit, car un de ses camarades qui s'y refusait fut roue de coups. Le lendemain, 13 juillet, il voit la foule qui s'arme dans les boutiques des fourbisseurs. Ce spectacle l'interesse. Il fait comme tout le monde: "Je fus au Palais-Royal: la je vis des orateurs montes sur des tables qui haranguaient les citoyens et qui reellement disaient des verites que je commencais a apprecier. Leurs motions tendaient toutes a detruire le regime de la tyrannie et appelaient aux armes pour chasser toutes les troupes qui etaient au Champ-de-Mars. Ces choses m'etaient si bien demontrees que je ne desirais plus que l'instant ou je pourrais avoir une arme afin de me reunir a ceux qui etaient armes." Voila Rossignol converti et lance. Il retourne dans son quartier, il groupe ses connaissances, il devient un chef. Il suit les bourgeois, mais il se defie d'eux, il n'est pas de leur classe. Nous nous rassemblames entre gens de connaissance et nous nous trouvames plus de soixante dans un instant tous bien decides, car la plupart d'entre nous avaient au moins un conge de service dans la ligne. Nous entrames dans l'eglise; nous y vimes tous ces gros aristocrates s'agiter; je dis aristocrates, parce que, dans cette assemblee, ceux qui parlaient etaient pour la plupart chevaliers de Saint-Louis, marquis, barons, etc. Le seul homme qui me plut, et que je ne connaissais pas, fut le citoyen Thuriot de La Roziere, qui s'est bien montre dans cette assemblee. La, on etait occupe a nommer des commandants, des sous-commandants, [Note: La reunion avait pour but d'organiser la milice bourgeoise que les electeurs venaient de decreter. On remarquera que la reunion se tient dans l'Eglise.] et toutes les places etaient donnees a ces chevaliers de Saint-Louis. Enfin, je fis une sortie contre cette nomination parce qu'aucun citoyen n'y etait appele. Un nomme Degie, alors notaire, Saint-Martin et les derniers chevaliers de Saint-Louis proposaient les candidats. Je fus si outre de voir cette clique infernale se liguer pour commander les citoyens que je demandai la parole. Je montai sur une chaise et je leur dis que l'on commencait par ou l'on devait finir, et que ce n'etait pas de cette maniere qu'il fallait agir pour nous preserver des troupes qui etaient aux environs de Paris, que de tous les commandants que l'on venait de nommer aucun n'etait dans le cas d'empecher que les citoyens fussent massacres. On me dit que je n'avais qu'a en donner le moyen. Je leur repondis qu'il fallait commencer par avoir des soldats et ensuite des armes a leur distribuer, qu'il fallait absolument des armes pour pouvoir se defendre; ensuite on devait se rassembler par quartiers, chacun etant arme, chacun devait avoir le droit de nommer son chef;... je proposai d'aller chez tous les seigneurs qui residaient dans la paroisse, d'y faire une perquisition et d'apporter dans l'eglise toutes les armes que l'on trouverait. J'ajoutai que la distribution devrait en etre faite legalement par chaque quartier, en donnant surtout les fusils aux mains des hommes connus qui en savaient le maniement: c'etait la le bon moyen, selon moi. Ma motion fut rejetee et improuvee comme venant d'un homme suspect, et Le Bossu, alors cure de Saint-Paul, [Note: Bossu refusera le serment, sera deporte et ne reviendra en France qu'en 1801.] dit qu'il fallait me mettre a Bicetre; ce a quoi je repliquai que j'etais soutenu de tout mon quartier et que, s'il voulait me faire arreter, j'allais lui tomber sur le corps. En me regardant, il vit que j'etais entoure de plus de trente hommes qui avaient les bras retrousses: il eut peur et ne souffla plus mot.... A neuf heures on vint me dire que l'on faisait des listes chez le cure. Je m'y rendis et j'y fis grand tapage afin qu'aucun de mes amis venus pour s'inscrire sur cette liste, qui etait a bien nommer liste de proscription, n'y fut inscrit; et je demandai: Ou sont les fusils de cette ville, que vous aviez promis dans deux heures? En voila six de passees et rien n'est encore arrive!... Mes camarades et moi nous les laissames deliberer et nous nous en fumes boire, tout le Tiers-Etat ensemble, avec promesse de nous rejoindre le lendemain, le plus qu'il nous serait possible afin d'avoir des armes. [Note: _Vie veritable du citoyen Jean Rossignol_, publiee par V. Barrucand, 1896, pp. 75-79.] Ce recit, d'une couleur si vive, n'a pas besoin de commentaire. La bourgeoisie, en dechainant Rossignol et ses pareils contre les privilegies, dut avoir tres vite le sentiment qu'elle ne s'etait pas donne seulement des allies mais des rivaux. Rossignol participera a toutes les grandes journees revolutionnaires, deviendra general, commandera en Vendee, sera deporte par Bonaparte aux iles Seychelles puis a Anjouan ou il mourra en 1802. LE 14 JUILLET La Cour fut surprise par la brusque offensive des Parisiens. La Concentration des troupes n'etait pas terminee. Le marechal de Broglie, sans doute mal soutenu par le roi que reprenaient ses hesitations, laisse Besenval sans ordre et Besenval, peu sur de ses troupes, reste inerte et impuissant au Champ-de-Mars, sans rien tenter pour reprimer l'insurrection. L'Assemblee, encouragee par l'attitude de Paris, avait decrete le 13 juillet que Necker emportait son estime et ses regrets, que les nouveaux ministres seraient responsables des evenements et elle avait decide de sieger jour et nuit, en se tenant en rapports avec les Electeurs parisiens. Le 14 juillet des le matin de nombreuses deputations des districts et des Electeurs se rendirent a la Bastille pour demander au gouverneur De Launay de livrer des armes a la milice qui se formait et de faire retirer les canons de la forteresse qui n'etait defendue que par quelques Suisses et quelques Invalides, ceux-ci assez hesitants et presque gagnes a la cause populaire. Pendant que les deputations parlementent en vain avec le gouverneur, le peuple s'attroupe et les gardes francaises amenent des canons. Une derniere deputation est recue a coups de fusil par les Suisses. C'est le signal des hostilites. L'episode le plus dramatique du siege fut: LE DEVOUEMENT D'ELIE Pour parvenir a travers la cour du gouvernement [Note: Le gouvernement etait le logement du gouverneur, situe en avant de la forteresse. Voir le plan.] et tenter jusqu'au pont de pierre et tenter d'enfoncer a coups de canon les ponts-levis et les portes de la forteresse, les assiegeants etaient genes par les voitures de paille que les combattants de la premiere heure avaient incendiees dans l'intention de se proteger par un rideau de fumee contre les coups de la garnison. Ce fut un officier du regiment de la Reine-Infanterie nomme Elie qui se devoua pour les deplacer. Vieux sous-officier, nomme sous-lieutenant porte-drapeau, en 1788, a l'age de 40 ans et apres 22 ans de service, Elie etait tout devoue a la cause du Tiers-Etat, sans doute en haine des officiers nobles, dont il avait eu tant a souffrir. Des la premiere attaque contre la Bastille, il avait couru revetir son uniforme et il etait revenu se mettre a la tete des assaillants. Aide d'un mercier du quartier nomme Reole et de quelques citoyens restes inconnus, Elie se mit bravement en avant et entreprit de retirer ces voitures. Ils ecarterent la premiere assez facilement; mais ils eurent plus de mal pour enlever la seconde qui etait en face du pont dormant et bouchait precisement l'entree du chateau. Cependant Reole parvint, a lui seul, a retirer cette voiture enflammee, apres avoir perdu deux de ses camarades tues a ses cotes. En meme temps Hulin faisait couper a coups de canon les chaines du pont-levis de l'Avancee, afin de prevenir toute trahison. Alors les assiegeants passerent en foule dans la cour du Gouvernement avec leurs canons, qu'ils placerent en batterie a l'entree du pont de pierre, en face des ponts-levis et des portes de la forteresse qui n'en etaient eloignes que d'une trentaine de metres. Cette manoeuvre hardie decida du succes du siege et, quoi que puissent dire aujourd'hui les adversaires de la Revolution, ce succes fut du a la bravoure des assiegeants autant et plus qu'a la faiblesse du gouverneur. Car pour trainer ces canons a travers les cours et pour les mettre en batterie devant l'entree principale de la Bastille sous le feu continuel de la garnison, les assaillants eurent a faire preuve du plus grand courage. Les redacteurs de la _Bastille devoilee_ sont eux-memes obliges de le reconnaitre: "Jamais, disent-ils, on n'a vu plus d'actions de bravoure dans une multitude tumultueuse. Ce ne sont pas seulement les gardes-francaises, les militaires, mais des bourgeois de toutes les classes, des simples ouvriers de toute espece qui, mal armes et meme sans armes, affrontaient le feu des remparts et avaient l'air d'y insulter. Ce n'est pas derriere des retranchements qu'ils se tenaient; c'est dans les cours de la Bastille et si pres des tours que M. de Launay lui-meme a fait plusieurs fois usage des paves et autres debris qu'il avait fait monter sur la plate-forme. On ne peut disconvenir qu'il n'y eut beaucoup de confusion et de desordre. Chacun etait chef et ne suivait que sa fougue. C'etait des individus de tous les quartiers, dont plusieurs n'avaient jamais manie d'armes et cependant les Invalides qui se sont trouves a bien des sieges et a bien des batailles nous ont assure qu'ils n'ont jamais vu un feu de mousqueterie servi comme celui des assiegeants; ils n'osaient plus mettre la tete en dehors du parapet des tours." Pour prouver que ces eloges ne sont que justes, il suffit de rappeler le chiffre des pertes subies par les vainqueurs de la Bastille. Dans cette affaire qui ne dura pas quatre heures, les assiegeants eurent au moins 83 des leurs tues sur place: les autres moururent des suites de leurs blessures; 13 furent estropies et 60 blesses. [Note: J. Flammermont, _La journee du 14 juillet 1789_ (pp. 224-227).] LA REDDITION DE LA BASTILLE Les assiegeants voyant que leur canon n'etait d'aucun effet revinrent a leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener leurs pieces de canon dans la cour du Gouvernement et les placerent sur l'entree du pont, les pointant contre la porte. M. de Launay voyant ces dispositions du haut des tours, sans avoir consulte ni avise son etat-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu'il avait avec lui. Sur cela je fus moi-meme dans la chambre et aux creneaux pour faire cesser le feu; la foule approcha et le Gouverneur demanda a capituler. On ne voulut point de capitulation et les cris de _Bas les ponts!_ furent toute reponse. Pendant ce temps j'avais fait retirer ma troupe de devant la porte pour ne pas la laisser exposee au feu du canon de l'ennemi; duquel nous etions menaces. Je cherchai apres cela le Gouverneur afin de savoir quelles etaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du Conseil occupe a ecrire un billet par lequel il marquait aux assiegeants qu'il avait vingt milliers de poudre dans la place et que si on ne voulait pas accepter de capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me rendit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis dans ce moment de lui faire quelques representations sur le peu de necessite qu'il y avait encore dans ce moment d'en venir a cette extremite. Je lui dis que la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les portes etaient encore entieres et qu'on avait encore les moyens de se defendre; car nous n'avions qu'un Invalide de tue et deux ou trois blesses. Il parut ne point gouter ma raison; il fallut obeir. Je fis passer le billet a travers les trous que j'avais fait percer precedemment dans le pont-levis. Un officier ou du moins qui portait l'uniforme d'officier du regiment de la Reine-Infanterie [Elie], s'etant fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui a qui je remis le billet; mais il fut sans effet. On persista a crier: _Bas les ponts_! Et _Point de capitulation_! Je retournai vers le Gouverneur et lui rapportai ce qui en etait et tout de suite apres je rejoignis ma troupe, que j'avais fait ranger a gauche de la porte. J'attendais le moment que le Gouverneur executat sa menace; je fus tres surpris le moment d'apres de voir quatre Invalides approcher des portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout a coup. On nous desarma a l'instant et une garde fut donnee a chacun de nous. [Note: Relation de l'officier suisse De Flue dans la _Revue Retrospective,_ t. IV (1834), pp. 289-290.] Les vainqueurs souillerent leur victoire du meurtre de De Launay, de son major De Losme, de Flesselles, de quelques autres encore, dont les tetes furent portees au bout des piques. On ne trouva a la Bastille que sept prisonniers d'Etat dont la plupart etaient detenus pour des crimes de droit commun. LES VAINQUEURS DE LA BASTILLE L'assemblee des representants de la commune de Paris, dans le but de recompenser les vainqueurs, chargea une commission speciale d'en dresser la liste apres une enquete. La commission siegea du 22 mars au 16 juin 1790 et retint 954 noms. La plupart des vainqueurs habitaient le faubourg Saint-Antoine que Baudot surnommait le pere nourricier de la Revolution. Les Parisiens de Paris y figurent avec un tres grand nombre de provinciaux. La majorite se compose d'ouvriers, mais toutes les categories sociales comptent des representants...: 51 menuisiers, 45 ebenistes, 28 cordonniers, 28 gagne-deniers, 27 sculpteurs, 23 ouvriers en gaze, 14 marchands de vin, 11 ciseleurs, 9 bijoutiers, autant de chapeliers, de cloutiers, de marbriers, de tabletiers, de tailleurs et de teinturiers, et des quantites moindres des autres corps d'etat. En particulier, mentionnons des hommes de lettres, des etudiants, des militaires et des abbes. L'horlogerie se trouve representee par plusieurs grands roles: Hebert, J.-B. Humbert, les futurs generaux Rossignol et Hulin. [Note: Joseph Durieux, _Les vainqueurs de la Bastille_, p. 5.] M. Jaures a commente avec eloquence ces constatations. En cette heroique journee de la Revolution bourgeoise, le sang ouvrier coula pour la liberte. Sur les cent combattants qui furent tues devant la Bastille, il en etait de si pauvres, de si obscurs, de si humbles que plusieurs semaines apres on n'en avait pas retrouve les noms et Loustalot dans les _Revolutions de Paris_ gemit de cette obscurite qui couvre tant de devouement sublime: plus de trente laissaient leur femme et leurs enfants dans un tel etat de detresse que des secours immediats furent necessaires. On ne releve pas dans la liste des combattants les rentiers, les capitalistes pour lesquels en partie la Revolution etait faite. Il n'y eut pas sous le feu meurtrier de la forteresse distinction de _citoyens actifs_ et de _citoyens passifs_. [Note: J. Jaures. Histoire socialiste, _La Constituante_, p. 265. Les citoyens actifs etaient ceux qui payaient une imposition directe egale a la valeur locale de 3 journees de travail. Seuls ils etaient en possession du droit de vote.] _LE ROI CAPITULE DEVANT L'EMEUTE_ Le 15 juillet, au matin, Louis XVI se rendit a l'Assemblee nationale, declara qu'il avait donne l'ordre aux troupes de s'eloigner de Paris et de Versailles. Le lendemain, sur une nouvelle demarche de l'Assemblee, il rappelait Necker et les ministres renvoyes, et le meme jour il se rendait a Paris, sanctionnant par sa presence le fait accompli. Les contemporains attribuerent la volte-face royale a une intervention du duc de Liancourt. L'INTERVENTION DU DUC DE LIANCOURT On attribue generalement la demarche du Roi a une circonstance fort extraordinaire et qui merite un detail. Le baron de Wimpfen, depute de Normandie, etant a Paris le 14, le peuple l'a arrete et conduit sur la place de Greve. On lui demandait: "Es-tu noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-Etat?--Oui, si je ne l'etais pas, je ne meriterais pas de porter cette croix (la croix de Saint-Louis)". On lui a demande son nom, il l'a dit; on a cherche sur la liste s'il etait un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouve. Cependant en passant sur la place pres du corps de M. de Launay, on lui disait: "Tu seras bientot a cote de lui". La fureur de la populace etait au dernier degre; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire perir; cependant, ayant ete reconnu par quelqu'un qui a atteste qu'il etait un _brave homme_, on l'a laisse aller, en lui donnant un passeport. Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de l'armee. Il a cette noble et touchante simplicite d'un Allemand, d'un militaire et d'un bon gentilhomme; il a conte cette aventure a l'Assemblee nationale; il y a repandu un grand interet et un juste effroi, d'autant plus qu'il a parle immediatement apres le vicomte de Noailles et que le feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable ce qu'ils disaient tous deux. Au sortir de l'Assemblee il en a parle au duc de Liancourt qui l'a engage a aller trouver les ministres. Il a trouve reunis chez M. de Breteuil le marechal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconte les memes choses, ils l'ecoutaient avec la plus froide indifference. "Messieurs, le silence serait un crime, et demain je publierai votre indifference dans tout le chateau.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux regiments calmeront tout. --Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-etre pas en surete.--Il ira s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le peuple, il peut se porter aux derniers exces contre la Reine et M. le comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne. --Messieurs, on peut declarer M. le comte d'Artois dechu de ses droits a la couronne, lui et sa posterite." Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifference de ces ministres, le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position presente et qui, d'ailleurs, est personnellement fort attache au Roi, a ete l'eveiller a mi-nuit, lui a fait un recit exact des faits et lui a indique comme le seul moyen de sauver l'Etat celui qu'il a pris de venir seul a l'Assemblee nationale et de renvoyer les troupes. Il parait que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est ce conseil qui l'a determine.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet 1789.] LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; deja le bruit s'etoit repandu au chateau de Versailles qu'une deputation de citoiens armes venoit engager le roi a visiter sa capitale; aussitot le roi fit dire a l'assemblee nationale qu'il desiroit qu'elle envoiat des deputes au devant de ceux de Paris pour les determiner a retourner sur leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet) a Paris. Une partie de l'assemblee nationale l'y accompagna, les deputes se rangerent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avancoit dans une voiture tres simple escorte seulement par un detachement de la milice bourgeoise de Paris. Cette procession commenca a la porte de la conference d'ou elle se rendit a l'Hotel de Ville. Il est impossible d'imaginer un spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les sensations qu'il excitoit dans les ames capables de sentir. Figurez un roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les representans de la nation, une haie de citoiens ranges sur trois files dans toute l'etendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaitre ses soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la Liberte, cri qui frappoit pour la premiere fois ses oreilles. Si ces grandes idees n'avoient pas ete capables d'absorber l'ame tout entiere, la seule immensite des citoiens non armes qui sembloient amonceles de toutes parts, qui couvroient les maisons, les eminences, les arbres memes qui se trouvoient sur la route, ces femmes qui decoroient les fenetres des edifices eleves et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient autant de douceur que d'eclat a cette fete nationale, toutes ces circonstances et une foule d'autres non moins interessantes auroient suffi pour graver a jamais ce grand evenement dans l'imagination et dans le coeur de tous ceux qui en furent les temoins. J'ai vu des moines porter la cocarde que tous les habitans de la capitale ont arboree. J'ai vu sur le portail des eglises qui etoient sur notre route le clerge en etoles et en surplis, environne d'une foule de peuple, disputer avec lui du zele a temoigner leur reconnaissance aux defenseurs de la patrie; j'ai vu des cocardes attachees sur des etoles (et ceci n'est point une fiction). Enfin le roi fut recu a l'hotel de ville ou nous entrames avec lui, il fut harangue par le nouveau prevot des marchands qui etoit l'un des deputes de Paris dans l'assemblee nationale, M. Bailly, a qui ses concitoyens venoient de deferer cette charge a laquelle le gouvernement nommoit auparavant. Vous scavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur milice bourgeoise un autre depute, M. le marquis de Lafayette. A l'hotel de ville le president des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres, dans un discours flatteur: "Vous deviez votre couronne a la naissance, vous ne la devez plus qu'a vos vertus et a la fidelite de vos sujets". Au surplus on prodigua au monarque a l'Hotel de Ville des demonstrations de joie et de tendresse les plus expressives. Il ne repondit pas lui-meme aux discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques mots destines a exprimer sa sensibilite. On lui presenta la cocarde qu'il accepta. Et en le voiant decore de ce signe de la liberte, le peuple cria a son retour: _Vive le Roi et la Nation!_ [Note: Lettre de Maximilien Robespierre a son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les _Memoires de l'Academie de Metz_, 1903.] L'IMPRESSION EN FRANCE Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquietude auparavant irresolue se dechargea sur les detentions et le ministere. [Note: On remit en liberte tous les emprisonnes en vertu de lettres de cachet.] Ce fut l'instant public comme celui ou Tarquin fut chasse de Rome. On ne songea point au plus solide des avantages, a la fuite des troupes qui bloquaient Paris; on se rejouit de la conquete d'une prison d'Etat. Ce qui portait l'empreinte de l'esclavage dont on etait accable, frappait plus l'imagination que ce qui menacait la liberte qu'on n'avait pas; ce fut le triomphe de la servitude. On mettait en pieces les portes des cachots, on pressait les captifs dans leurs chaines, on les baignait de pleurs, on fit de superbes obseques aux ossements qu'on decouvrit en fouillant la forteresse; on promena des trophees de chaines, de verrous et d'autres harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumiere depuis quarante annees, leur delire etait interessant, tirait des larmes, percait de compassion; il semblait qu'on eut pris les armes pour les lettres de cachet. On parcourait avec pitie les tristes murailles du fort couvertes d'hieroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: _je ne reverrai donc plus ma pauvre femme, et mes enfans, 1702._ L'imagination et la pitie firent des miracles; on se representait combien le despotisme avait persecute nos peres, on plaignait les victimes; on ne redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, _Esprit de la Revolution,_ 1iere partie, ch. II.] L'IMPRESSION A L'ETRANGER Ainsi s'est accomplie la plus grande revolution dont l'histoire ait conserve le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considere l'importance des resultats, elle n'a coute que bien peu de sang. De ce moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme un monarque dont les pouvoirs sont limites et la Noblesse comme reduite au niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre a Paris, depeche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.] A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mecontentement general; dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fut assurement menacante pour aucun des habitants de Saint-Petersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'exciterent parmi les negociants, les marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus elevee la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberte orageuse. Francais, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous dans les rues se felicitaient, s'embrassaient comme si on les eut delivres d'une chaine trop lourde qui pesait sur eux. [Note: _Memoires_ de Segur, III, 508. ] LES CONSEQUENCES Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate ecrase, dans toute la France une explosion de joie et de colere contre les privilegies, les paysans brulant les chateaux pour detruire les chartriers, la _grande peur_, l'armement des bourgeois formant partout des gardes nationales a l'exemple de la garde parisienne pour se proteger contre les "brigands" et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalites elues surgissant revolutionnairement sous le nom de _comites permanents_ a cote des anciennes municipalites fermees et jalouses, bref la Revolution s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la premiere emigration et la nuit du 4 aout. LA PREMIERE EMIGRATION La premiere emigration ne fut pas seulement un acte de depit, mais une protestation contre la lachete royale. Elle fut dirigee par ceux-la meme qui avaient appele les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient a Louis XVI de se rendre a Metz pour se mettre a la tete de l'armee. Le comte d'Artois et la reine ne furent pas ecoutes. Louis XVI se rangea a l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita a ne pas partir. Pendant qu'il se rendait a Paris, les princes se hataient vers la frontiere. Toute la societe de la Reine est fugitive et dispersee; plusieurs de ses dames l'ont abandonnee d'une maniere fort vilaine. En general, tout ce qui a eu a se reprocher des abus de faveur aupres de LL.MM. et des princes, ou craint d'en etre taxe, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Chalons de celle de Mme la comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Elisabeth, Mme de Polastron de la Reine, et tous leurs adherents sont en pays etrangers, tous les princes du sang avec leur cour, hors le duc d'Orleans, Mme de Brionne et tous les Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariees au nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers generaux de l'armee de Broglie, le marechal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac, tous les d'Ossun, Gramont et Guiche ... un nombre considerable d'autres personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de meme expatriees ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province et beaucoup d'eveques. Il est impossible qu'une misere affreuse dans la capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs, qui ont renvoye parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il tres irrite, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des scenes cruelles. [Note: Depeche de Salmour en date du 29 juillet 1789. _Nouvelles archives des missions_, t. VIII, p. 241.] LA GRANDE PEUR A BOURGOIN La soudainete de la panique qui parcourut la France en tous sens apres la prise de la Bastille a ete presentee par les ecrivains conservateurs comme le resultat d'un complot. Les francs-macons et les jacobins auraient imagine ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royaute. Aucune preuve n'a ete donnee a l'appui de cette hypothese, et c'est un fait bien significatif que les gens des villes, ou se recrutaient les membres des societes secretes, se soient partout alarmes des troubles des campagnes et aient participe avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le Dauphine, a leur repression. Ce qui s'est passe a Bourgoin s'est repete des milliers de fois sur tout le territoire. Du lundi 27 juillet 1789 a six heures et demie du soir, nous Jacques Antoine Roy, negociant et maire de la communaute de Bourgoin, accompagne de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise, nous etant transportes en l'hotel de ville pour veiller autant qu'il etait en nous a la surete publique et au bon ordre, avons dresse le present proces-verbal. A cinq heures et demie, est arrive le sieur Arnoux, notaire a la Tour du Pin, monte sur un cheval qui allait tres vite; il a donne de l'inquietude aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusement de troupes, de precautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du cote de Lyon, et le peuple s'est arme de tout ce qui s'est presente en accourant sur la route du Pont-de-Beauvoisin avec des demonstrations de la plus grande inquietude; nous etant informe du sujet de cet alarme, on nous a fait le recit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier de marechaussee present de courir a la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel notable est monte a cheval pour aller s'eclaircir de la verite sur la route de La Tour-du-Pin; un moment apres, Dufillon commis de la poste, en a fait autant. Le cavalier a trouve le sieur Arnoux chez les Augustins, ou il etait alle mettre pied a terre: nous l'avons rencontre, accompagne d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il nous a appris que, l'alarme ayant ete repandue a La Tour-du-Pin par quelqu'un venu des Abrets, ou l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes de troupes piemontaises, d'autres avaient dit que c'etait une troupe de brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brulaient les habitations; ce recit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait ete porte par son zele pour le bien public a prevenir tous les villages, sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'a Bourgoin, de se tenir sur leurs gardes et meme de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer a leurs ravages, et se proposait de retourner aussitot se joindre a ses concitoyens pour defendre sa patrie; mais, le peuple ayant temoigne de la defiance sur son compte parce qu'il etait attache a une maison noble, nous fumes oblige, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet hotel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la Batie est arrive avec Madame son epouse, venant de Cessieu, ou il assure que plusieurs personnes lui ont fait le meme recit. Cependant, quelle que fut la cause du danger, il ne paraissait pas moins reel; nous avons requis aussitot les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions, quoique, suivant la deliberation des notables, ils dussent attendre l'agrement des officiers municipaux, d'etablir des gardes et des patrouilles; nous avons fait donner ordre a tous les boulangers de faire du pain sans discontinuer jusqu'a nouvel ordre, nous avons fait delivrer par des marchands des farines a ceux qui n'en avaient pas; nous avons ete oblige, pour apaiser les clameurs, de faire delivrer de la poudre et du plomb a ceux qui avaient des armes a feu. Il est arrive successivement differentes personnes du cote de La Tour-du-Pin qui toutes ont fait des recits alarmants, mais pleins d'incertitude; enfin, a sept heures et demie est arrive M. Lavorel, qui a dit qu'ayant rencontre en route un courrier de MM. les officiers municipaux de La Tour-du-Pin, il s'etait charge de la lettre dont il etait porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signee par M. le chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, cure, confirmait l'existence des troupes piemontaises et donnait la presomption que le village d'Aoste avait ete saccage; a cette nouvelle, nous nous crumes oblige de prevenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons depute le sieur Toit a Lyon, Lambert a Grenoble et M. Genin a Vienne; et, sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui commandaient les compagnies assemblees sur le pont de Ruy d'avancer jusqu'a ce qu'on rencontrat la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui a ete fait; a huit heures, les habitants des paroisses voisines, armes, ont commence d'arriver; on les a distribues dans les tavernes pour leur donner a boire et a manger: et, a fur et a mesure qu'il en arrivait d'autres, on placait les premiers dans les rues et places; ils etaient surveilles par les gardes qu'on avait placees dans tous les quartiers. A neuf heures on a compte qu'il etait arrive environ deux mille hommes de douze paroisses voisines, dont la moitie etait armee de faux ou de tridents, l'autre moitie avait des armes a feu et demandait a grands cris des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain a la pointe du jour determina a se procurer de la poudre et du plomb dont on etait totalement depourvu; nous avons envoye le sieur Germain a Lyon, charge d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnee et nous les priions de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les enfants, effrayes des nouvelles desastreuses qui se sont repandues des cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a obliges d'accompagner leur famille dans les lieux ecartes, reviennent se joindre a leurs concitoyens pour defendre leur patrie; les habitations sont desertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur procurent les illuminations placees sur les fenetres. Les rues et les places sont pleines de gens armes, spectacle nouveau dans ce canton et pour cette generation; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait que la plus grande inquietude est occasionnee par la crainte de ne pas voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer a nos portes, d'en purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente surtout depuis que l'alarme cedant au raisonnement, on se persuade que malgre les differentes assertions, ce ne pouvait etre des troupes reglees qui nous menacent, mais seulement des brigands.... [Note: Ext. des pieces justificatives de Pierre Conard, _La peur en Dauphine_, Paris, 1904, pp. 218-220.] LA NUIT DU 4 AOUT RACONTEE PAR BOUCHETTE [Note: Francois-Joseph Bouchette, avocat a Bergues et depute aux Etats generaux.] Chers Concitoyens, Rejouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous venons d'eprouver dans la seance d'hier qui a dure jusqu'a passe une heure de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Revolution que presentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle appelle justes et le Clerge imite son exemple. Tous les droits seigneuriaux seront rachetes ou rachetables; il n'y aura plus de justices seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice sera gratuite, la venalite des charges sera supprimee; la chasse libre a tout proprietaire; plus de privilege de l'une a l'autre province et un pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent a leurs franchises, les cures de campagne renoncent a leur casuel, leur pension sera augmentee. La pluralite des benefices supprimes; plus d'annates payees en Cour de Rome; liberte de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris consent a un demembrement de son ressort; il s'appliquera a etudier les loix nouvelles que l'Assemblee nationale va porter; tout cela doit etre redige et consenti dans l'Assemblee d'aujourd'huy qui commencera a midy, apres quoy deputation generalevers le roy et un _Te Deum_ solennel dans la chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberte francaise et une medaille frappee en memoire de la journee du 4 d'aoust 1789. J'omets un autre article tres important qui fera encore beaucoup de plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note: Allusion a la suppression des dimes ecclesiastiques.] Demain tout sera publie et ordonne un _Te Deum_ general dans tout le royaume; ainsi pour avertissement provisionnel a tous nos chers concitoiens et il n'y en aura plus d'autres; tous seront freres, tous francais et glorieux d'etre de la premiere nation du monde.... [Note: _Lettres_ de Bouchette, 5 aout 1789.] En votant les fameux decrets, l'Assemblee avait surtout voulu arreter les desordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y reussit qu'assez mal. La plupart des droits feodaux n'etaient supprimes qu'a condition de rachat et les conditions mises au rachat etaient telles qu'il etait pratiquement impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protesterent contre l'atteinte portee a leur propriete. Les paysans, d'autre part, refuserent souvent d'acquitter les droits theoriquement supprimes mais toujours exigibles en droit. Ils exterminerent le gibier, ravagerent les forets, brulerent les bancs seigneuriaux dans les eglises, etc. CHAPITRE III LE ROI ET L'ASSEMBLEE A PARIS LES CAUSES DE L'INSURRECTION D'OCTOBRE L'idee qu'il fallait amener le roi et l'Assemblee a Paris pour les tenir sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux seductions des aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur le _veto_. Le 30 et le 31 aout le Palais Royal s'agita et, a la voix de Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes francaises voulaient reprendre leurs postes a cote du roi. L'AGITATION CONTRE LE VETO Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer a l'execution des lois et decrets votes par les representants de la nation? Son veto serait-il absolu ou suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le veto, n'etait-ce pas lui donner le pouvoir d'arreter toutes les reformes? Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: "On vit des porteurs de chaise, a la porte de l'Assemblee, dans une grande agitation sur le veto." [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 367.] C'est qu'en effet les decrets du 4 aout n'etaient pas encore sanctionnes, et on pouvait se demander si ce retard du roi a les promulguer n'etait pas un indice qu'il les desapprouvait. Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne fut aux mains des privilegies un moyen commode de conserver leurs riches prebendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait a montrer l'inanite de toute tentative de resistance a la Revolution; on commencait a s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. "Il n'y avait qu'un cri", ecrivait un publiciste, "apres le 14 juillet, c'etait de sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher a la seduction, a l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignat briser les notres". [Note: _Le triomphe de la nation_, p. 6.] On voyait que la "seduction" et que "l'obsession" persistaient, que le roi etait toujours circonvenu par les partisans de l'ancien regime. Il fallait recommencer de briser ses fers. Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'emeute avortee des 30-31 aout. Mais nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de cotes elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait deja presager. Le 30 aout comme le 4 octobre, c'est par les deputations a la Commune que l'emeute commence. Dans les deux cas, les insurges cherchent a donner a leurs demarches un caractere de legalite. Dans les deux cas encore, c'est la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses. Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'expose des voeux des insurges d'aout, nous trouvons deja ce que demanderont a leur tour les emeutiers d'octobre: "Le roi et son fils seront supplies de se rendre au Louvre pour y demeurer au milieu des fideles Parisiens". Nous savons qui a lance cette idee au cafe de Foy: "Sir Thomas Garnier Dwall, secretaire de S.A.R. le prince Edouard, quatrieme fils de S. M. britannique", rapporte, dans la deposition qu'il fit devant le Chatelet, [Note: Procedure du Chatelet sur les evenements qui se sont passes a Versailles le 6 octobre, deposition 317.] le discours que prononca ce jour-la Camille Desmoulins. Bien que la deposition ait eu lieu longtemps apres les evenements, elle a tous les caracteres de la veracite et d'ailleurs elle est confirmee par les temoignages dignes de foi. "L'empereur, disait Camille, vient de faire la paix avec les Turcs pour etre dans le cas d'envoyer des forces contre nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui aime son epouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point etre exposes a perdre ce bon roi, de deputer vers lui pour l'engager a faire enfermer la reine a Saint-Cyr et _amener le roi a Paris ou nous serons plus surs de sa personne_...." [Note: Procedure du Chatelet sur les evenements qui se sont passes a Versailles le 6 octobre, deposition 317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de Saint-Huruge la joignit a ses autres reclamations.... Mais le projet d'amener le roi a Paris ne s'impose encore avec force qu'a l'esprit de quelques uns.... On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale eut fait echouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain l'agitation recommenca ... mais il ne s'agit plus maintenant de marcher sur Versailles pour expulser de l'Assemblee nationale les membres corrompus et pour ramener le roi a Paris; des avis moins violents sont proposes et adoptes. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit, mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'eleve vivement contre la motion faite la veille d'aller a Versailles, il declare que des hommes libres doivent avant tout respecter la legalite et il convie les Parisiens a faire connaitre dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion fut adoptee d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblee nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hesitat pas a violer sa liberte.... Le 2 septembre Barnave proposa a l'Assemblee d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de Jesse, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que le veto suspensif fut dans la pensee de Barnave un moyen d'entente, un terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il adressait le 10 septembre a Mme de Stael en est une preuve: "M. Barnave a l'honneur de prevenir Mme l'ambassadrice de Suede que, pour le succes de la demarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il est tres important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend point faire usage de son droit suspensif relativement aux arretes de l'Assemblee actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront etre proposees par les assemblees suivantes. L'interet que prend une partie de l'Assemblee aux decrets de la nuit du 4 aout pourrait etre un grand obstacle au succes de la proposition si l'on laissait subsister quelque doute a cet egard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si tard d'interets de cette nature et, en faisant de cet avertissement l'usage qui lui paraitra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce billet sur la cheminee...." [Note: Arch. nat. W. 12.] Le lendemain Necker envoyait a l'Assemblee un message longuement motive dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif.... [Note: Albert Mathiez, _Etude critique sur les journees des 5 et 6 octobre 1789_, pp. 12-14, p. 28.] Les deputes moderes, qui craignaient les exces depuis la grande Peur, s'alarmerent de l'agitation de Paris et demanderent au roi ou bien de transferer l'Assemblee a Compiegne ou bien de la proteger contre une emeute possible. LA SCISSION DU PARTI PATRIOTE ET LE PROJET DE TRANSFERER L'ASSEMBLEE A COMPIEGNE La scission datait de la nuit du 4 aout. La Revolution, incontestee depuis le 14 juillet, etait entree, cette nuit-la, dans la periode des realisations pratiques.... Des le 6 aout Mounier s'elevait contre la suppression sans indemnite des droits feodaux: "Ces droits, disait-il, se sont vendus et achetes depuis des siecles, c'est sur la foi publique qu'ils ont ete mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de plusieurs etablissements; en les aneantissant, c'est aneantir les contrats, ruiner des familles entieres et renverser les premiers fondements du bonheur public." Quelques deputes populaires, les uns comme Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils etaient sincerement attaches a la Revolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures precipitees, les autres comme Sieyes, moins desinteresses, parce que les arretes du 4 aout les atteignaient dans leurs revenus, penserent comme Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une facon aussi absolue le regime feodal, a cote d'abus iniques, on ne supprimat bien des fois des proprietes legitimes. "Ne portait-on pas, d'ailleurs, a la propriete en soi un coup profond, du moment ou l'on effacait si aisement des attributs qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point par la un chemin qu'il n'y avait qu'a elargir un peu pour y faire passer tout le reste?" [Note: H. Doniol, _La Revolution francaise et la feodalite_. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes d'ordre, la profondeur et la generalite du mouvement revolutionnaire les surprenait et les effrayait, et ils apprehendaient que les decrets du 4 aout ne fussent que de nouveaux aliments a l'agitation. Aussi se rapprochent-ils peu a peu de la Cour. Ils veulent "qu'on rende au pouvoir executif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin", [Note: Paroles de Virieu a l'Assemblee, 8 aout.] et, lors de la discussion sur le veto, ils defendront avec les aristocrates le veto absolu. Les autres deputes patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant mieux le peuple, suivaient une politique tout opposee. Ils avaient vote sans hesiter la suppression de la feodalite, parce que les cahiers le leur commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils pensaient qu'il fallait detruire les abus de l'ancien regime avant d'organiser l'ordre nouveau [Note: "Vous n'auriez pas du songer, permettez-moi cette expression triviale, a elever un edifice sans deblayer le terrain sur lequel vous devez construire." (Mirabeau, seance du 14 septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de mettre fin a l'insurrection des provinces. [Note: On connait le mot de Reubell: "Les peuples sont penetres des bienfaits qu'on leur a promis, ils ne s'en depenetreront plus." (cite par Duquesnoy, _Journal_, I, p. 351.)] Les decrets du 4 aout votes, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposat a leur sanction. Ils frequentaient les foules et les passions populaires battaient dans leur coeur. Ils savaient que les Francais attendaient les arretes avec impatience et que, si on tardait a les leur donner, ils etaient en force et en volonte de les mettre d'eux-memes a execution. Ils craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour resultat que de prolonger les troubles et les emeutes qu'ils deploraient les premiers. Les resistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les irriter et qu'augmenter la defiance qu'ils gardaient toujours contre la Cour et les privilegies. [Note: "Qui ne connait les orages de la Cour et ses revolutions? Qui ne voit qu'a la Cour on a toujours promis au peuple de ne pas le tromper et qu'on l'a trompe sans cesse" (Buzot, 8 aout).] Ils font bientot consister toute leur politique dans la sanction immediate des arretes du 4 aout et ils subordonnent toutes les autres questions a celle- la. Necker demande un emprunt, ils repondent qu'on sanctionne les arretes du 4 aout. [Note: "Voulez-vous que je vote votre emprunt? Verifiez la dette de l'Etat.... Faites surtout que le decret de l'emprunt soit accompagne de tous les decrets passes dans la nuit du 4, et je vote l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la votre, et que vous ni moi n'en avons d'autres" (Buzot, 8 aout).] L'Assemblee etudie la question des prerogatives royales. Ils ne concoivent pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des decrets du 4 aout, preface indispensable de la Revolution, on veuille donner au roi, le veto, c'est-a-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils craignent le desordre, ils craignent plus encore la contre-revolution. Ils soupconnent que la Cour n'a pas desarme, que l'accalmie qui suivit le 14 juillet n'est pas une paix definitive. Ils redoutent surtout le clerge qu'ils accusent de pousser le roi a la resistance. Pour prevenir la contre-revolution qui se prepare, ils recherchent l'appui des clubs et des districts parisiens. Vers la fin d'aout, la scission entre les deux fractions du parti populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de conciliation. Des conferences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de l'autre.... [Note: Pour le detail des negociations, consulter Lafayette, _Memoires_, II, p. 298; Mounier, _Expose de ma conduite_, pp. 51-33; Fenieres, _Memoires_, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorite de l'Assemblee gagnee a ses idees, se montra intransigeant.... Le 29 aout les pourparlers furent definitivement rompus.... L'emeute du 30 aout fut pour les moderes comme un coup de foudre. C'etaient eux les deputes infideles et corrompus dont elle demandait la revocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne parvenait pas a retablir le calme? Lafayette lui-meme ferait-il tous ses efforts pour sauvegarder l'independance de l'Assemblee? On avait foi en sa loyaute, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son admiration pour la constitution americaine et ses preferences pour les idees de democratie royale cheres au parti populaire. L'anxiete etait grande. Si l'emeute etait la plus forte, c'etait l'Assemblee dispersee, ses membres insultes ou massacres, la France livree a la demagogie. Ou bien si ces scenes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'etait a tout le moins le roi et les deputes traines a Paris et la obliges de ratifier les volontes de la populace. De toute maniere, c'etait pour les moderes la fin de leur influence. Us sentaient bien que, meme si l'emeute se contentait de transferer a Paris le siege des pouvoirs publics, la majorite leur echapperait.... Le 31 aout, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre propose qu'en cas de danger l'Assemblee nationale quitte Versailles et s'etablisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de Paris.... Pour mettre son projet a execution, le parti modere avait besoin du concours de la droite de l'Assemblee, des ministres et du roi.... A qui profiterait cette alliance avec la Cour? C'etait une grande naivete de se figurer que les aristocrates y entraient sincerement et sans arriere pensee. Les moderes voulaient le transfert de l'Assemblee en province parce qu'ils croyaient que l'etablissement d'une constitution, d'un gouvernement stable en dependait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout voulaient faire regner l'ordre et la loi. C'etait pour de tout autres raisons que les aristocrates s'associent au meme projet. Pour eux, le depart du roi de Versailles est le commencement de la contre-revolution. Ils n'ont jamais cesse d'esperer le retablissement complet de l'ancien regime. Ils se disent qu'en eloignant de Paris les pouvoirs publics, on les mettra forcement, qu'on le veuille ou non, a leur discretion.... Les chefs moderes et les chefs royalistes se reunirent au nombre de 32 pour arreter une ligne de conduite commune. La droite etait representee par Maury, Cazales, D'Espremenil, Montlosier; la gauche par Mounier, Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu.... Tous tomberent d'accord: "1 deg. Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi a Versailles n'etait plus tenable; "2 deg. Que la position de l'Assemblee, menacee comme elle l'etait depuis quelque temps dans ses principaux membres, ne l'etait pas davantage; "3 deg. Que, dans les deux cas ou le roi se deciderait soit a quitter Versailles, soit a y demeurer, quelque corps de troupes de ligne etait absolument necessaire, conjointement avec sa garde, pour le preserver d'une entreprise populaire." On decida en outre qu'une delegation de trois membres irait porter au roi la decision qu'on venait de prendre et lui demanderait "le transfert de l'Assemblee a vingt lieues de Paris, a Soissons ou a Compiegne". [Note: Montlosier, _Memoires_, I, p. 276 et sq.] Pour donner a la demarche une apparence presque officielle, on designa pour faire partie de la deputation: l'eveque de Langres, La Luzerne, alors president de l'Assemblee, et Rhedon qui en etait secretaire, et on leur adjoignit Malouet. La hate etait telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour remplir leur mission. Ils allerent trouver le soir meme Montmorin et Necker et leur firent part de la decision que leurs amis venaient de prendre. Les deux ministres l'approuverent fort. Ils entrerent meme si avant dans les vues des moderes qu'ils n'hesiterent pas a convoquer d'urgence le conseil.... Le conseil se prolongea jusqu'a minuit. L'issue ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux delegues "d'un air consterne" que leur proposition etait rejetee, que le roi ne voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 340.]. ..."Malgre la reine, malgre M. de Mercy, malgre les insinuations plus ou moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se decida a demeurer a Versailles." [Note: Malouet, _Memoires_, I, p. 342.] Sans doute, cet acte de fermete etonne un peu de la part d'un homme dont le comte de Provence comparait le caractere a des boules d'ivoire huilees qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-la, comme dans un eclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravite de la mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel defi au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet, plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraitre, la chose n'est peut-etre pas impossible. Ou bien encore, n'ecoutant que sa rancune, hesita-t-il a se confier aux moderes, hier ses ennemis? Cette opinion, que nous trouvons dans les memoires de Weber, n'est peut-etre pas eloignee de la verite. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI etait debonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait une assez haute idee du point d'honneur. Malouet dit tres bien: "Le roi qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte a s'eloigner de Versailles." [Note: Malouet, _Memoires_, l, p. 342.] Et nous savons que ce sont des scrupules du meme ordre qui, le 5 octobre, l'empecheront de prendre la fuite.... [Note: Albert Mathiez, _op. cit._, pp. 29-37.] Pour rassurer les moderes le roi appela a Versailles le regiment de Flandre. Il pensait ainsi etre plus fort pour refuser sa sanction aux decrets du 4 aout, a la declaration des droits et aux autres articles constitutionnels. La disette qui sevissait, la crise economique, produite par l'emigration, creaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui denoncerent le refus de sanction des decrets, l'appel des troupes, l'election de Mounier a la presidence comme autant de preuves du dessein forme de faire retrograder la Revolution. Il est probable enfin que les intrigues orleanistes ont joue un role. L'INTRIGUE ORLEANISTE Philippe d'Orleans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait repandues contre lui apres le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel general des hussards qu'il avait sollicitee pour faire taire les calomniateurs. Enfin, il savait que le roi blamait fort ses moeurs et qu'on l'accusait tout haut a Versailles d'avoir transforme le Palais-Royal en un mauvais lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de ces mepris en affectant des opinions liberales, et les applaudissements populaires le consolaient des avanies de Versailles.... Voulait-il se servir de sa popularite comme d'un marchepied pour monter sur le trone ou se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en croire les paroles que Mirabeau prononca, quelques jours avant le 14 juillet, devant quelques deputes du parti populaire, le duc d'Orleans desirait a cette epoque la charge de lieutenant general du royaume. De la a la royaute effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-etre ses ambitions etaient-elles plus celles de son entourage que les siennes propres. Tous les temoignages sont, en effet, unanimes a nous representer le duc d'Orleans comme un homme faible, incapable de decisions viriles, constamment conduit par ses maitresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 18.] Lafayette crut le duc coupable et, apres l'emeute, l'obligea a accepter une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil deguise. Le Chatelet, qui enqueta sur les responsabilites des evenements du 6 octobre, recut de nombreuses depositions hostiles au duc. LE BANQUET DES GARDES DU CORPS C'etait l'habitude, quand un regiment entrait dans une ville, que la garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforca de transformer le banquet offert par les gardes du corps au regiment de Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'"orgie" du 1er octobre, pour laquelle le roi avait prete la salle de l'Opera au chateau, fut racontee par Gorsas dans son _Courrier de Versailles_. C'est ce recit qui dechaina l'emeute. La salle etait illuminee comme dans les plus superbes fetes. Les plus jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agreables distractions et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur. Pendant le diner on a porte plusieurs santes; celle du roi, de la reine, de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas cependant qu'on ait porte celle de M. le comte d'Artois ou peut-etre etais-je distrait, je ne m'en suis pas apercu). Pendant les santes, la musique du regiment de Flandres a execute des morceaux plus interessants les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances. A la sante du roi la salle a retenti de l'air: _o Richard, o mon Roi_! Une allemande nouvelle ou ancienne a ete donnee pour la sante de la reine, etc. Au milieu de toutes ces santes se sont presentes dix a douze grenadiers du regiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau a la sante du roi. Cette sante a ete portee avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main et le verre de l'autre. Un instant apres arrivent les dragons; meme accueil, meme ceremonie. Un instant apres entrent les grenadiers suisses, meme accueil, meme ceremonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des scenes autrement interessantes se preparent. Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce spectacle: tout a coup la salle a retenti de cris d'allegresse. La reine tenant son fils par la main s'est avancee jusqu'a la balustrade du parquet; au meme moment les grenadiers Suisses, ceux du regiment de Flandres, les dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnes par MM. les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes les galeries, aux cris repetes de: _Vive le Roi! Vive le Roi_! etc. Tout paroissoit fini; tout a coup, comme de concert, la table joyeuse et La musique s'est portee a la cour de marbre et devant le balcon de S.M. Alors on s'est mis a chanter, a danser, a crier de nouveau: _Vive le Roi_! Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y monte comme a l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris d'allegresse ont redouble. Le Roi retire, on s'est porte sur la terrasse, ou l'on a reste fort tard a danser, a faire des folies et de la musique. On observera que le Roi arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un historien fidele ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du vin a leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez a la sante du Roi, de notre maitre et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier a crie fort haut: _A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la noire, c'est la bonne_! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir etait la couleur de la reine.]).... Tous ces details sont parfaitement exacts, tous jusqu'a l'article de la _Cocarde_. [Note: _Courrier de Versailles a Paris et de Paris a Versailles_, n 88, samedi 3 octobre 1789.] LES PRODROMES DE L'EMEUTE Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi a provoquer un mouvement populaire si les esprits n'y avaient ete prepares par la presse patriote. La nouvelle de l'arrivee des troupes a Versailles vint ranimer l'agitation politique. Tous les journaux patriotes menent en meme temps la meme campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la necessite de forcer le roi a s'etablir a Paris.... Elysee Loustalot dans le n deg. 13 des _Revolutions de Paris_ (1er octobre) appelle l'election de Mounier a la presidence de l'Assemblee, "un soufflet donne par l'aristocratie a l'opinion publique" et termine son virulent article par le mot souvent cite: "II faut un second acces de revolution, tout s'y prepare." Parmi les "motions raisonnables" que le marquis de Villette publiait dans la _Chronique de Paris_ du 25 septembre, il se trouvait celle "d'inviter le roi et la reine a venir passer l'hiver a Paris". Le marquis voulait aussi que l'Assemblee vint sieger au Louvre dans la galerie des tombeaux. Dans l'_Ami du peuple_, Marat reclamait des mesures plus energiques: "Convaincu que l'Assemblee nationale ne peut plus rien faire de bien pour la nation dont elle a lachement abandonne les arretes et sacrifie les droits, a moins que, revenant elle-meme sur ses pas, elle ne reforme ses decrets funestes, je crois qu'elle ne saurait etre assez tot dissoute." Sous des formes differentes, c'etait au fond la meme idee: l'Assemblee nationale et le roi ne voulaient pas serieusement les reformes, inscrites dans les arretes du 4 aout, sans lesquelles la Revolution n'etait qu'un leurre, il fallait ... les obliger a faire le bien.... La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblee nationale et la Cour, elle s'en prenait aussi a la municipalite et a Lafayette qui voulaient empecher le peuple de deliberer au Palais-Royal. Les representants de la Commune ont ete gagnes a la Cour par les flatteries "et les coups de chapeau". Ils sont devenus "les oppresseurs de la Commune, les fauteurs d'un nouveau systeme d'aristocratie". Marat demandait chaque jour l'epurement de la Commune et meme des districts: "Peuple insense, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin les yeux, sors, sors de ta lethargie, purge tes comites, conserves-en les membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux, ces aristocrates ruses, ces hommes fletris ou suspects, ces faux patriotes; tu n'aurais a attendre d'eux que servitude, misere, desolation...." [Note: _Ami du peuple_, no. 13.] Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour emouvoir le peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui depeignaient sa situation miserable. Le titre de l'un d'eux etait deja par lui seul un cri dechirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un refrain apres chaque paragraphe de cette prose pathetique: "Pourquoi, citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils manquer de pain? "C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scelerats font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les alentours de piques et de soldats, sous pretexte de garder le roi et l'Assemblee nationale? Ces scelerats croient que vous avez trop de vivres. C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au sein de l'abondance, nous n'avons point de pain...." [Note: Sur les 30 jours du mois de septembre, il y en eut 16 ou les fusilliers monterent la garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'echo dans l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers employes aux ateliers de charite de l'ecole militaire parlaient de partir pour Versailles. Le 17 septembre, on arretait sur la place de Greve un individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'ecriait "qu'il fallait se transporter a Versailles pour l'amener a son Louvre, qui n'etait pas fait pour des chiens". Les reunions du Palais-Royal etaient de plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine a dissiper les rassemblements. Les bourgeois eux-memes etaient inquiets: "On disait que les especes, que le numeraire manquaient absolument, au point qu'a la fin du mois tous les payements de rentes qui allaient deja fort mal au palais Soubise, ou ils avaient ete transferes de l'hotel-de-ville, cesseraient entierement." Bref, on attendait une emeute.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, p. 42 et pp. 50-51.] LES DISTRICTS Le district etait une Assemblee elue, un veritable petit parlement ayant son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maitre chez lui et se donne lui-meme son organisation. Les uns ont des comites de bienfaisance, tous ont un tresorier pour les pauvres. Un autre, devancant les vues de l'Assemblee nationale, nomme des juges de paix et de conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de correspondance qui transmet de district a district les resolutions a communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services y sont concentres. Le comite de police du district arrete, perquisitionne, juge. Le comite militaire equipe le bataillon de garde nationale, qui est affecte a chaque district, edicte les reglements militaires, donne des ordres aux compagnies. Le comite des subsistances legifere sur les halles, sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des affiches pour porter a la connaissance du public les decisions nouvelles, et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les seances sont tres courues. Les Parisiens aimaient deja les beaux discours et ils etaient servis a souhait. C'etaient en effet des avocats et des journalistes qui remplissaient les fonctions de president, de secretaire du district. Comme on l'a dit justement, le district etait un club et c'etait un club legal. Ajoutez qu'a chaque instant on faisait de nouvelles elections, ce qui contribuait encore a augmenter l'agitation.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 43-44.] L'emeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des _societes Fraternelles_. LES DEPUTES DU COTE GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION Ce n'est qu'a partir du 15 septembre environ que les membres du club breton, [Note: Le club breton ou se reunissaient d'abord les deputes de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport, Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministere une attitude nettement hostile. Jusque-la ils ne desesperaient pas encore de faire aboutir les reformes par les voies legales. L'appel des troupes dissipa cette derniere illusion. Il est juste de dire neanmoins que Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une derniere tentative de conciliation. Avant l'arrivee du regiment de Flandre a Versailles, ils allerent trouver Saint-Priest et joignirent leurs prieres a celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le renvoi. Le ministre repondit "de maniere a oter tout espoir a ces demarches". [Note: Saint-Priest, _Abrege de ma conduite_ dans les _Memoires de Mme Campan_, t. II, p. 297] Desormais, la lutte est ouvertement declaree. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker qu'ils considerent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se passera pas de jour sans qu'ils attaquent a l'Assemblee le ministere et la Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre la caisse d'escompte qui etait comme la creation personnelle du premier ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arretes du 4 aout. L'emoi fut grand dans l'Assemblee. Duquesnoy, un modere pourtant, ecrit ce jour-la dans son journal: "La seance de ce matin va peut etre decider du sort de l'empire. Le gant est jete par le roi a l'Assemblee. L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?..." [Note: Duquesnoy, _Journal_, t. I, p. 551.] Il n'est guere douteux que les patriotes de l'Assemblee n'aient ete en communion d'idees avec les pamphletaires parisiens et n'aient prepare l'emeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton vont souvent a Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux orateurs de reunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux seances de l'Assemblee nationale. Vers la fin de septembre, on organise comme un service regulier de surveillance aux tribunes. Les gardes francaises y allaient a tour de role en habits civils, s'y mettaient en rapport avec les deputes populaires, leur demandaient des instructions et appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.... Nous avons conserve le brouillon des lettres que Barnave ecrivait au milieu meme des evenements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun doute sur son veritable etat d'esprit: "Si vous voyiez, disait-il le 4 octobre, de vos propres yeux que le ministere, sans excepter M. Necker et la majorite de notre Assemblee, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils n'ont jamais eu un moment de superiorite sans tenter de renverser avec une incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs relations dans l'etendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce ca et la quelque autorite, que, depuis les arretes du 4 aout, presque toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et celle de la liberte, que rendre dans ces circonstances une grande energie a l'ordre ancien, c'etait presque certainement le retablir, lui donner des moyens de nous aneantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui le gouvernement et la majorite de notre Assemblee, prete a se declarer, des que la crainte ou la volonte de la nation fortement exprimee ne la contiendrait pas, si vous reflechissiez que nous ne sommes point dans l'etat naturel, ou les mouvements sont libres et la volonte maitresse de combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un etat tendu et force, obliges de soutenir un poids immense de forces contraires toujours pretes a nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution a un gouvernement et a une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il fallait que cette constitution leur fut necessaire pour les tirer d'un etat pire, vous auriez senti...." [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit a nous eclairer sur les sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il voyait la Revolution en danger. L'union des aristocrates et du ministere lui paraissait le prelude d'une reaction; il se resignait pour l'eviter a ce que la nation "exprimat fortement sa volonte", en bon francais, il pensait qu'une emeute etait necessaire pour achever la defaite de l'aristocratie.... Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces termes: "Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberte publique." [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 55-57.] LES JOURNEES DES 5 ET 6 OCTOBRE Le recit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact nous parait etre celui que redigea le ministre de Saxe dans sa depeche du 9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plenipotentiaire de Saxe dans les _Nouvelles archives des missions_ t. VIII, p. 260 et sq.] Les evenements se sont si fort multiplies dans tous les genres depuis ma derniere que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus desordonnee qui fut jamais. Je vous annoncais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de la Halle, au nombre de cinq a six cents, s'etant rassemblees a la pointe Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau se trouvant meles parmi elles, se sont reunies a l'Hotel de ville, en ont chasse les representants de la commune, force la faible garde qui y etait, pris un magasin de 1700 fusils de reserve, en ont arme, ainsi que d'un nombre considerable de piques, la populace arrivee pour les soutenir. Maitresses de quatre pieces de canon, elles se sont repandues dans toutes les rues de la ville, forcant sans pitie toutes les femmes qu'elles rencontraient en voiture ou a pied de se joindre a elles. La marquise de Manzi, que V. E. a vue a Dresde, allant se promener aux Tuileries, a ete arrachee de sa voiture par ces furieuses et, apres avoir marche quelque temps avec elles, n'a du sa liberte qu'a deux soldats aux gardes, qui la leur enleverent sous pretexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais d'arriver. Elles alleguaient pour motif de leur insurrection le manque de pain et le but de leur course devait etre d'aller a Versailles en demander au Roi et a l'Assemblee nationale. [Note: Cette "allegation" n'etait pas un pretexte. Paris souffrait reellement de la disette et on faisait queue aux portes des boulangeries comme dans un siege.] L'Hotel de ville ferme, une caisse de cent et quelques mille francs pillee, beaucoup de papiers dechires, la municipalite mise en fuite, M. Bailly ayant donne sa demission des la veille, M. de La Fayette sollicite depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre a Versailles, n'osant trop se montrer de crainte d'etre force de se mettre a leur tete, une foule de peuple de la derniere classe, armee, courant les rues avec des femmes furieuses, representant la veritable image des bacchantes, [Note: L'enquete du Chatelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes distinguees, ayant loge a l'Opera.] toutes les boutiques fermees, l'impossibilite de se procurer du pain, meme a prix d'argent, quelques boulangers deja devenus victimes de la disette, des soldats armes de tous les districts reunis par bandes, errant ca et la sans chef et sans ordre, ni general, ni magistrat, ni puissance quelconque, voila le tableau effrayant de notre position toute la journee du lundi (5 octobre). Les barrieres etaient fermees des le matin, la duchesse de l'Infatado, le prince de Monaco avaient ete ramenes et maltraites, la voiture de ce dernier pillee. Les differents districts etaient rassembles, plusieurs troupes s'en etaient deja detachees pour suivre les femmes qui, avec les ouvriers et les quatre pieces de canon prises a l'Hotel de ville, a leur tete, marchaient a Versailles. De tous cotes on battait la generale; toutes les compagnies soldees dont les anciennes gardes francaises forment le fond, demandaient a grands cris d'aller a Versailles deposter le regiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulte la garde nationale. Une partie des compagnies non soldees se joignit a eux. Tous les districts separement prirent a peu pres une resolution unanime de marcher et en firent part a M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de la place de Greve, s'efforcait de contenir le peuple, de gagner du temps et, aide par M. de Keralio, accouru a la tete du bataillon des Filles de Saint-Thomas, avait repris poste a l'Hotel de ville. Vers 4 heures, se rassemblerent de nouveau les representants de la Commune; a la meme heure a peu pres se reunissait a la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine jusqu'a la barriere de la Conference, les troupes qui allaient attaquer Versailles. Attire par le bruit des tambours, je reconnus bientot la compagnie de grenadiers qui etait ci-devant casernee a ma porte. [Note: M. de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honore (note de M. Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenes la et m'annoncerent que M. de la Fayette allait se mettre a leur tete, qu'ils etaient las de toutes ces delations, qu'ils l'avaient envoye chercher a la ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en rapporterait les morceaux, apres quoi ils partiraient. Le malheureux, ne voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva apres 5 heures, plus mort que vif, et prit son poste a la tete de la colonne, que j'ai vue defiler dans l'ordre suivant. Deux cents cavaliers a la tete, ensuite le train d'artillerie, compose de quatre pieces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions traines par des chevaux qu'on avait indistinctement pris a tous ceux qu'on rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers necessaires pour le service des pieces. Suivait M. de La Fayette, entoure de ses aides de camp; apres quoi marchait a pied le comte Charles de Chabot a la tete de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district etaient fort en ordre avec leurs drapeaux ranges par divisions de six bataillons chacune; le duc d'Aumont precedait la sienne, et beaucoup de canons de regiment etaient entremeles dans la colonne. La compagnie soldee de chaque district faisait le fond du bataillon, qui etait plus ou moins fort suivant la quantite de non soldes qui s'y etait jointe; l'on pouvait evaluer a trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premieres divisions. Les non soldes des deux dernieres etaient presque tous restes pour