The Project Gutenberg EBook of Histoire des Montagnards, by Alphonse Esquiros Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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J'eus la bonne fortune de connaitre Barere, auquel je fus presente par le sculpteur David, Lakanal, Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'etait point des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les journaux ou les brochures du temps; c'etait l'ame d'une epoque qui n'a jamais eu d'egale dans l'histoire. Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des details curieux, des souvenirs personnels, des impressions tres-profondes sur les evenements auxquels ces derniers temoins d'un monde evanoui avaient plus ou moins participe. Si la memoire leur faisait quelquefois defaut sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses etait reste intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de connaitre. En un mot, n'etait-ce point la source a laquelle on pouvait retrouver la vie de la Revolution Francaise? Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient guere a parler de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque peine a les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravite des scenes terribles auxquelles ils avaient assiste leur eut pose sur les levres un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions n'etaient nullement ebranlees et qu'ils soumettaient leurs actes au jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillite de conscience. Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les hommes; deux d'entre elles m'ont laisse un vif souvenir. La premiere est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de Marat. Madame Lebas devait avoir ete jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil noir, des manieres distinguees et une memoire tres-sure. C'est d'elle que deux ou trois historiens de la Revolution Francaise ont appris des details interessants sur la famille Duplay et sur la vie privee de Robespierre. Ses souvenirs ne depassaient guere le cercle des relations intimes; mais comme a dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre, elle avait passe sa jeunesse au coeur meme de la Revolution. Elle avait aime son mari, comme elle disait elle-meme, d'un amour patriotique; mais par une reserve et une delicatesse de coeur que les femmes comprendront, c'etait celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just, de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes actions qui l'avaient touchee. Sa grande admiration etait pour Maximilien. L'interieur de la famille Duplay etait une maison a la Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risquee sur un deluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait, ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait a toutes nos conversations et la surveillait de pres, craignant sans doute des indiscretions qui pussent blesser son amour-propre comme fils d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais l'expression consternee de sa figure, un jour que cette respectable veuve me confia l'etat de detresse et de misere auquel elle avait ete reduite apres la mort de son mari. Elle s'etait faite blanchisseuse et allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup c'etait trop fort, et l'academicien palit. Raconter de pareilles choses, passe encore, mais les ecrire (et il savait bien que je les ecrirais plus tard), c'etait selon lui deroger a la dignite classique de l'histoire. Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste! Comme je tenais a recueillir et a controler tous les temoignages, je m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible, mais qui, dit-on, avait refuse autrefois de se marier pour ne point perdre ce nom dont elle se faisait gloire. C'etait un jour de pluie. Rue de la Barillerie n deg. 32 (c'est l'adresse que m'avait indiquee le statuaire David), je rencontrai une allee etroite et sombre, gardee par une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots ecrits en lettres noires: "Le portier est au deuxieme." Je montai. Au deuxieme etage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa femme s'entre-regarderent en silence. --C'est ici? --Oui, monsieur, reprirent-ils apres s'etre consultes du coin de l'oeil. --Elle est chez elle? --Toujours: cette malheureuse est paralysee des jambes. --A quel etage? --Au _cintieme_, la porte a droite. La femme du portier, qui jusque-la m'avait observe sans rien dire, ajouta d'une voix goguenarde: --Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-da! Je continuai a monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et gras. Les murs sans badigeon etalaient dans le clair-obscur la sale nudite du platre. Arrive tout en haut devant une porte mal close, je frappai. Apres quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai un dernier coup d'oeil au delabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je demeurai frappe de stupeur. L'etre que j'avais devant moi et qui me regardait fixement, c'etait Marat. On m'avait prevenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frere et la soeur; mais qui pouvait croire a une telle vision de la tombe presente en chair et en os? Son vetement douteux--une sorte de robe de chambre--pretait encore a l'illusion. Elle etait coiffee d'une serviette blanche qui laissait passer tres-peu de cheveux. Cette serviette me fit souvenir que Marat avait la tete ainsi couverte quand il fut tue dans son bain par Charlotte Corday. Je fis la question d'usage: --Mademoiselle Marat? Elle arreta sur moi deux yeux noirs et percants: --C'est ici: entrez. Je la suivis et passai par un cabinet tres-sombre ou l'on distinguait confusement une maniere de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre unique, situee sous les toits, assez propre, mais triste et miserable. Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage ou chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques livres, entre autres une collection complete des numeros de l'_Ami du peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait toujours refuse de vendre. L'un des carreaux de la fenetre ayant ete brise, on l'avait remplace par une feuille de papier huileuse sur laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui repandait dans la chambre une lumiere livide. Voyant toute cette misere, j'admirai au fond du coeur le desinteressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains toutes les fortunes avec toutes les tetes, et qui etaient morts laissant a leur femme, a leur soeur, cinq francs en assignats. La soeur de Marat se placa dans une chaise a bras et m'invita a m'asseoir a cote d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite, puis je hasardai quelques questions sur son frere. Elle me parla, je l'avoue, beaucoup plus de la Revolution que de Marat. Je fus surpris de trouver sous les vetements et les dehors d'une pauvre femme des idees viriles, une etonnante memoire des faits, des connaissances assez etendues, un langage correct, precis et vehement. Sa maniere d'apprecier les caracteres et les evenements etait d'ailleurs celle de l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui regnait dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux hommes de 93 me penetrait peu a peu. J'avais froid. Cette femme ne m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je l'ecoutai en silence. Les paroles qui tombaient de sa bouche etaient des paroles austeres. --On ne fonde pas, me disait-elle, un etat democratique avec de l'or ni avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le peuple. Une republique veut des hommes purs que l'attrait des richesses et les seductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des droits et l'observation des devoirs. Ciceron est grand parce qu'il a su dejouer les desseins de Catilina et defendre les libertes de Rome. Mon frere lui-meme ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaille toute sa vie a detruire les factions et a etablir le regne du peuple: autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la liberte d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la liberte de tous et celle-ci ne s'acquiert dans un Etat que par des moeurs rigides. Il faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frere est mort a l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa memoire. Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume. --Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si mon frere eut vecu, les tetes de Danton et de Camille Desmoulins ne seraient pas tombees. Je lui demandai si son frere avait ete vraiment medecin de la maison du comte d'Artois. --Oui, repondit-elle, c'est la verite. Sa charge consistait a soigner les gardes du corps et les gens preposes au service des ecuries. Aussi fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient a deserter la cause du peuple. Le bruit courut meme par la ville qu'il s'etait vendu pour un chateau.... --Monsieur, ajouta-t-elle en me designant d'un geste son miserable reduit,--je suis sa soeur et son unique heritiere: regardez, voici mon chateau! Et il y avait de l'orgueil dans sa voix. L'humeur soupconneuse de certains revolutionnaires ne s'etait point endormie chez elle avec les annees. Plusieurs fois je la surpris a fixer sur mon humble personne des regards mefiants et inquisiteurs. Elle m'avoua meme eprouver le besoin de prendre des renseignements sur mon _civisme_ aupres d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la vis aussi s'emporter a chaque fois que je lui fis quelques objections: c'etait bien le sang de Marat. Mes questions sur les habitudes de son frere, sur sa maniere de vivre, n'obtinrent guere plus de succes. Les details de la vie intime rentraient d'apres elle dans les conditions de l'homme, etre calamiteux et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne devait point descendre jusqu'a ces futilites. Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventuriere et d'une fille de mauvaise vie. Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique. Louis-Philippe venait d'echapper a l'un des nombreux attentats qui signalerent son regne; on pense bien qu'elle detestait en lui l'homme et le roi. --N'importe! s'ecria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se defaire des tyrans. Je me levai pour sortir. --Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous communiquerai des renseignements biographiques sur mon frere, si je vis encore; car dans l'etat de maladie ou vous me voyez je m'eteindrai subitement. Un jour, demain peut-etre, en ouvrant la porte, on me trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublee. Moi, qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on quitte la vie sans regrets quand on n'a rien a se reprocher. Mon frere est mort pauvre et victime de son devouement a la patrie; c'est la toute sa gloire. Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur. --Voila des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanite, qui poursuivirent ce reve jusqu'a la mort avec un desinteressement heroique, et qui ne sont guere arrives qu'a une renommee sanglante, a une dictature ephemere. On en est meme a se demander s'ils n'ont point compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne desavouent ni la raison ni la justice. Marat se definissait lui-meme le bouc emissaire qui se charge en passant de tous les maux de l'humanite. Il y avait dix siecles d'oppression, de miseres, de tortures entasses sur cet enfant du peuple, laid et mal venu, qui, a bout de patience, se retourne contre ses anciens maitres, furieux, ecumant. Ce petit homme sur les pieds duquel toute une societe a marche; ce medecin qui porte dans son corps malade la paleur et la fievre des hopitaux; ce journaliste inquiet, ombrageux, mefiant, lache sur la place publique comme un dogue vigilant dans une ville ouverte et peu sure, pour y faire le guet; cet oeil du peuple qui va rodant ca et la pour decouvrir les traitres; cet homme-anatheme, qui assume sur sa tete maudite tout l'odieux des mesures de sang, constitue bien un caractere a part, une des maladies de la Revolution. Il a ete trop legerement traite de charlatan et d'aventurier par les ecrivains royalistes. Avant d'entrer dans la carriere politique, Marat etait un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de l'influence de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, 1775] ou il placait le siege de l'ame dans les meninges. [Note: Nom collectif des trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que l'auteur etait spiritualiste. Il publia ensuite differents travaux sur le feu, l'electricite, la lumiere, l'optique. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma memoire est fidele) l'administration du Jardin des Plantes fit l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi a Marat pour faire ses experiences; l'autre avait appartenu au comte de Provence, depuis Louis XVIII. Un autre caractere excentrique avec lequel me mit en relation cette histoire des Montagnards etait l'avocat Deschiens. Celui-la n'avait jamais demande de tetes; c'etait l'indifference politique, l'ordre et l'urbanite en personne. Il habitait Versailles ou il possedait plusieurs chambrees de brochures et de papiers publics, comme on disait au temps de la Revolution. Tous ces documents etaient classes, etiquetes. A chaque grande epoque historique il se rencontre un homme (un, c'est assez) qui s'isole du mouvement general des esprits pour se livrer a des gouts personnels, et en apparence bizarres; mais, sans lui, ou trouverait-on les materiaux de l'histoire? C'est ce qu'on appelle le collectionneur. La question que s'adressait a lui-meme l'avocat Deschiens, en s'eveillant des l'aube (de 89 a 94) n'etait pas du tout celle qui preoccupait alors tout le monde: "La cour triomphera-t-elle de l'Assemblee nationale ou est-ce au contraire l'Assemblee nationale qui aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la Montagne ou de la Gironde? Ou s'arretera la terreur? Les Dantonistes delivreront-ils la France des Hebertistes? Que pense et que fait le Comite de salut public? Ou nous conduit la Commune de Paris?" Non, rien de tout cela ne l'interessait tres-vivement. Sa question a lui etait celle-ci: "Combien paraitra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de pamphlets?" Alerte et cette pensee dans la tete, il parcourait aussitot les rues de Paris, ecoutant les crieurs, s'arretant aux boutiques des libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec un soin minutieux. He bien! cet homme particulier a rendu un grand service. S'il se fut laisse entrainer comme tant d'autres par l'ambition de la tribune, nous compterions un pale orateur de plus dans un temps qui regorgeait deja de parleurs et d'hommes d'Etat; tandis que la collection Deschiens a laquelle j'ai beaucoup puise pour ecrire cette histoire etait a peu pres unique dans le monde. Malheureusement, si je ne me trompe, cette collection a ete dispersee, apres la mort de celui qui l'avait formee avec tant de zele et de perseverance. Le second Empire ne tenait point du tout a enrichir notre Bibliotheque nationale des archives de la Revolution Francaise. II LES GIRONDINS L'_Histoire des Montagnards_ parut en meme temps que le premier volume de l'_Histoire de la Revolution Francaise_ par Louis Blanc, l'_Histoire des Girondins_ par Lamartine et l'_Histoire de la Revolution Francaise_ par Michelet. Pourquoi ce titre: _Histoire des Montagnards_? Est-ce a dire que les Girondins ne comptent point dans le mouvement revolutionnaire? Aurions-nous par hasard ete insensible aux charmes de leur eloquence? N'aurions-nous rien compris au caractere et aux sublimes discours de Vergniaud, a l'esprit philosophique de Condorcet, le revelateur de la loi du progres, a la fougue patriotique d'Isnard, a l'energie de Barbaroux, a la science politique de Brissot, a l'honnetete de Petion, a la grande ame de madame Roland? Etions-nous tellement aveugle que nous eussions le parti pris de denigrer les hommes de la Gironde au profit des hommes de la Montagne? Non, rien de tout cela. Les Girondins representent un cote de la Revolution Francaise, les Montagnards en representent un autre; c'est cet autre cote que nous avons voulu mettre en lumiere. Voila tout. Autre consideration: les Girondins n'ont joue, dans le grand drame revolutionnaire, qu'un role de courte duree. Non-seulement la Montagne leur a survecu, mais encore c'est de cette cime formidable, au milieu des eclairs et des tonnerres, que se sont reveles les oracles de l'esprit moderne. De ces hauteurs sont parties la force et la lumiere. A peine si les Girondins ont resiste; ils ont pali devant les evenements; ils se sont effaces dans un rayon d'eloquence. Les Montagnards au contraire ont renouvele entre eux, avec le pays et avec le monde entier, la lutte des Titans. Foudroyes, ils ont enseveli la Revolution dans les plis de leur drapeau, et apres eux la Republique n'a plus ete qu'un fantome. Lamartine lui-meme comprit tres-bien que les Girondins n'avaient point tranche le noeud gordien de la Revolution: aussi, en depit du titre, continua-t-il son histoire jusqu'au 9 thermidor. On est convenu de regarder les Girondins comme des moderes et les Montagnards comme des buveurs de sang. Fort bien; mais on oublie peut-etre que ce sont les Girondins qui ont declare la guerre a toute l'Europe et vote la mort du roi. La verite est qu'il faut etre logique: si la Revolution Francaise etait, comme le croient encore certains esprits faibles, une abominable levee de boucliers contre les dieux et les lois eternelles du genre humain, il faudrait condamner tous les hommes qui y ont participe, a quelque parti qu'ils appartiennent et sous quelque banniere qu'ils se soient rallies a l'esprit du mal. Le crime des Girondins fut d'avoir allume la guerre civile dans les departements ou ils s'etaient refugies apres leur chute. Qu'on ait ete injuste envers eux, je le veux bien; que les accusations portees contre leur systeme politique fussent ou fausses ou exagerees, je l'admets encore; que leur expulsion de l'Assemblee fut un acte illegal, je n'y contredis point; mais si persecute que soit un parti, il n'a jamais le droit d'armer les citoyens les uns contre les autres, surtout quand les bataillons etrangers foulent sous leurs pieds le sol sacre de la patrie. Quoi qu'il en soit, ce livre n'a point ete dicte par un esprit d'exclusion. Ne batissons point de petites eglises dans la grande unite de la Revolution Francaise. L'histoire de ces jours de luttes, d'antagonismes terribles et de haines violentes demande a etre ecrite avec amour. Ce n'est point ici un paradoxe. Oui, il y avait une sympathie immense, un elan passionne vers l'ideal, dans cette fureur du bien public qui immolait tout a un principe. Il faut donc embrasser d'un point de vue eleve cette epoque sinistre et glorieuse qui reunit tous les contrastes. Le moment est venu d'amnistier les uns pour leur ardent amour de la patrie, les autres pour leur devouement a l'humanite. Ayons enfin le courage d'admirer ce qui fut grand dans tous les partis et sous toutes les nuances. Parmi ceux que la Montagne eleva, dans un jour de tempete, jusqu'au gouvernement du pays, je dirais presque jusqu'a la dictature, il y en a qui ont sauve le territoire de l'invasion etrangere, renouvele les institutions sociales, ebauche une constitution, ecrase les factions abjectes dont le triomphe aurait amene la perte de la France, assure le respect de la souverainete nationale, retabli sur de larges bases les services publics; apres avoir tout detruit, ils essayerent de tout reconstruire. La vie de pareils hommes merite bien d'etre racontee et, quelles que soient leurs fautes, la posterite les jugera en s'inclinant devant leur memoire. [Illustration: Louis XIV] Nous ne promettons pas toutefois une rehabilitation systematique de la Terreur ni des Terroristes. Il y a tels de leurs actes que rien ne peut justifier. A chacun d'eux sa responsalbilite devant l'histoire. Loin de nous cette froide theorie de la souverainete du but qui absout tous les crimes au nom de la raison d'Etat. Nous n'admettrons jamais non plus qu'on puisse rejeter sur les circonstances, sur la necessite des temps, le fardeau des oeuvres sanglantes. Pas de fatalite: ce serait une injure a la conscience humaine. Ce que nous aimons chez les Montagnards, ce que nous defendrons, la tete haute, ce sont les vrais principes de la Revolution Francaise. Ils ont secouru le pauvre, releve le faible, protege l'enfant, delivre l'opprime en frappant l'oppresseur; ils ont voulu regenerer les moeurs. Agites dans l'opinion publique, comme ils l'avaient ete eux-memes dans la vie, les hommes de la Montagne n'ont pu jusqu'ici degager leur memoire de la tourmente qui les avait engloutis. Des voix retentissantes insultent, depuis plus d'un siecle, leurs ombres proscrites, tandis que d'autres les acclament avec enthousiasme. Il n'y a peut-etre eu de mesure ni dans le blame ni dans l'eloge. Pour moi, je me rejouis d'ecrire ces pages dans un moment calme (1847), ou l'opinion se recueille et ou se prepare le jugement definitif de l'histoire. Libre envers le pouvoir, libre meme envers les partis, sans autre passion qu'un ardent amour du peuple, je me crois a meme de promettre une chose grave et difficile a tenir, la verite. CHAPITRE PREMIER PRELUDES DE LA REVOLUTION FRANCAISE I Du sentiment religieux.--Principaux evenements de notre histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour amener un changement dans l'ordre politique et social.--Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La Saint-Barthelemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV. L'histoire de la Montagne se lie etroitement a l'histoire de la Revolution, laquelle se rattache a toute notre histoire de France. Il nous faut donc renouer le fil des evenements. Le point de vue religieux, presque absent au XVIIIe siecle des speculations de l'esprit, a exerce, dans ces derniers temps, une grande influence sur la direction des etudes historiques et sociales. Doit-on s'en applaudir? doit-on s'en plaindre? Il faut du moins se tenir sur ses gardes et se defendre contre les utopies. De nombreuses erreurs se sont glissees dans les ouvrages qui ont trait a l'origine de la democratie en France, et comme ces erreurs tendent a obscurcir une des questions dominantes de la philosophie politique, il est utile de signaler le mal. Quelques historiens envisagent la democratie moderne comme le developpement necessaire des idees chretiennes; pour eux, la Revolution Francaise est sortie tout armee de l'Evangile. [Note: Nous avions en vue l'ecole de Buchez, dont l'importance etait alors considerable.] Les societes antiques rapportaient presque toutes leur fondation a un dieu ou au fils d'un dieu. Peu s'en faut que les theodemocrates n'arrivent, par un effort d'imagination, a la meme consequence. S'il faut les en croire, c'est un dogme, une verite de foi qui a preside au berceau des nations modernes. Jesus-Christ a ete le premier citoyen francais, le precurseur de la _Declaration des droits_. D'ou vient cette maniere de voir? Il existe assurement une certaine conformite entre les doctrines de l'Evangile et celles de la Revolution Francaise. Dix-sept cents ans avant Voltaire, le fils d'un charpentier, dans un temps ou plus de la moitie du genre humain etait esclave, ou la societe s'appuyait sur une hierarchie de naissance, avait prononce ces paroles memorables: "Vous etes tous freres, et vous n'avez qu'un pere qui est la-haut." Cette relation entre les principes du christianisme et ceux de la democratie n'avait point echappe aux hommes de 93. L'abbe Maury et l'abbe Fouchet en firent le texte de touchantes homelies. On connait le mot de Camille Desmoulins devant le tribunal revolutionnaire: "J'ai l'age du sans-culotte Jesus, trente-deux ans." L'un des hommes qu'on s'attend le moins a rencontrer sur ce terrain, Marat, qui n'etait point devot, rend lui-meme justice sur ce point aux croyances chretiennes. "Si la religion, dit-il, influait sur le prince comme sur ses sujets, cet esprit de charite que preche le christianisme adoucirait sans doute l'exercice de la puissance. Elle embrasse egalement tous les hommes dans l'amour du prochain; elle leve la barriere qui separe les nations et reunit tous les chretiens en un peuple de freres. Tel est le veritable esprit de l'Evangile." Oui, mais cet esprit a-t-il ete souvent applique au gouvernement des affaires humaines? L'alliance du sentiment religieux et des aspirations revolutionraires peut etre seduisante; elle flatte les entrainements de l'esprit et du coeur, elle convient a la jeunesse; mais nous trouvons cette theorie a la fois excessive et incomplete. Le christianisme a ete une grande chose; la democratie en est une autre; gardons-nous bien de meler ces deux courants, si nous tenons a ne point tomber dans une confusion d'idees. Toute la question est de savoir si le christianisme seul, abandonne a ses propres forces, eut pu faire la Revolution Francaise; nous ne le croyons pas. Il fallait la protestation de la dignite humaine, violee depuis des siecles par l'insolente domination des classes privilegiees. Il fallait le travail lent et souterrain de la raison humaine. Il fallait la liberte d'examen. N'ayant a son service que des armes spirituelles, le christianisme n'aurait jamais pu realiser un mouvement national qui tenait a l'ordre philosophique par les principes, a l'ordre moral par le droit et a l'ordre materiel par la force. C'est donc dans un autre ordre de faits et d'idees qu'il nous faut chercher les racines de la Revolution Francaise. Tout le monde sait que, issu de la conquete, le gouvernement de la France fut a la fois militaire et theocratique. Le pouvoir etait divise entre une foule de petits tyrans locaux. C'est ce qu'on appelle la feodalite. La guerre etait l'occupation des hommes libres: guerre entre les Etats, guerre entre les provinces, guerre de chateau a chateau, de seigneur a seigneur. Au milieu de ces troubles et de ces chocs perpetuels, que devenait le pauvre vassal? Son champ etait ravage, sa famille sans cesse sur le qui-vive, le fruit de son dur travail pille par des bandes armees. Je glisse tres-rapidement sur ces origines bien connues. Le grand evenement du moyen age, c'est l'affranchissement des communes. A l'ombre des chateaux forts s'etaient formes dans les villes et les bourgs populeux des groupes d'artisans qui avaient besoin d'une certaine securite pour exercer leur industrie. Avec le temps, et par suite du mouvement naturel qui pousse les races asservies vers la lumiere et la liberte, ces confederations reclamerent quelques garanties. Elles offrirent meme d'acheter leurs franchises, soit du roi, soit du haut et puissant seigneur dont elles dependaient. Aimant mieux se priver d'un morceau de pain que de vivre sans droits, les ouvriers, les petits debitants des villes s'imposerent les plus durs sacrifices, et meme, dans quelques localites, se souleverent pour conquerir la dignite d'hommes. D'un autre cote, les nobles tenaient a remplir leurs coffres-forts, et Louis le Gros avait interet a favoriser le developpement des communes pour s'en faire un rempart contre les entreprises de certains seigneurs feodaux. Il importe surtout de constater que le sentiment religieux fut tout a fait etranger a ces transactions; la politique seule y joua un role. A partir de ce jour, les communes, ces associations libres et regulieres, jouirent d'une juridiction a elles et tinrent de la sanction royale le droit d'avoir un echevin, un tribunal, un sceau, un beffroi, une cloche, une garde mobile. En temps de guerre, elles ne devaient preter qu'au roi de France leurs soldats, qui, banniere en tete, rejoignaient les corps d'armee. Qui ne voit d'ici l'importance de cette revolution accomplie sans bruit, sans eclat, sans une goutte de sang verse, par une sorte d'elan spontane, mais dont les consequences devaient s'etendre de siecle en siecle! Avec le temps, en effet, l'industrie et le commerce, delivres de leurs entraves, purent se redresser; le pauvre s'enrichissait par son ardeur a l'ouvrage, son adresse, son economie; les familles que le hasard de la naissance avait d'abord placees au bas de l'echelle sociale s'elevaient peu a peu et contractaient quelquefois des alliances avantageuses; c'est alors qu'entre la noblesse et la masse obscure des plebeiens se forma une classe intermediaire qui prit plus tard le nom de tiers etat ou de bourgeoisie. L'affranchissement des communes peut se definir d'un mot: ce fut la victoire du travail sur la guerre. La tradition chretienne, fort obscurcie au milieu de ces luttes, s'eloignait de plus en plus de la democratie evangelique. Il se rencontra, de siecle en siecle, des hommes qui protesterent contre la direction du clerge; mais comme ils etaient en petit nombre, on les declara heretiques. "L'an 1320, dit Belleforest, on a vu des novateurs qui sous le nom de _Frerots_ estoient venus en telles resveries qu'ils disoient et prechoient publiquement que les gens d'eglise ne devoient rien tenir qui leur fust propre; que l'Eglise estoit fondee en pauvrete telle que Jesus-Christ avoit et approuve et institue, veu qu'il n'avoit jamais possede.... Par la ils inferoiont que c'estoit abusivement proceder au pape, cardinaux, evesques et autres preslats, d'etre riches et puissants." Cette secte avait pour chef Jehan de La Rochetaillade, "lequel, ajoute Froissard, proposoit des choses si profondes ... que par aventure il oust fait le monde errer.... A tant que moult, souvent les cardinaux en estoient esbahis et volontiers l'eussent a mort condamne." A la lumiere de cette tradition democratique s'alluma le flambeau de Wiclef, de Jean Huss et de Jerome de Prague, qui voulaient ramener l'Eglise a sa constitution primitive. La tentative etait genereuse, mais elle etait temeraire. L'Eglise et l'Etat avaient desormais si bien confondu leurs interets, qu'il devenait impossible de toucher a l'une sans ebranler l'autre; le pape etait roi, le roi de France etait "clerc et homme d'eglise". Aussi les nouveaux predicateurs furent-ils traites comme seditieux et punis de mort. On les frappa au nom de l'Eglise avec un glaive aiguise sur l'Evangile de celui qui avait dit: "Remettez le glaive dans le fourreau." L'affranchissement des communes fut suivi plus tard de l'affranchissement des serfs sur plusieurs points du royaume. Ce qu'il y a encore de tres-remarquable, c'est que le clerge n'intervint nullement dans cet acte d'humanite. Les edits memes d'affranchissement ne font aucune allusion au sentiment religieux ni a l'esprit chretien. Que conclure de leur silence, sinon que le developpement du droit naturel et le respect de la dignite humaine amenerent, en dehors de toute autre influence, l'abolition de la servitude corporelle? Elle existait pourtant encore, cette servitude, dans certaines localites, jusqu'a la veille de la Revolution. Un grand coup porte a l'edifice des anciennes croyances religieuses fut le mouvement de la Reformation. L'esprit de libre examen, foudroye dans la personne de Jean Huss par la puissance de l'orthodoxie erigee en concile, trouva dans Martin Luther un vigoureux lutteur qui dechira l'unite de l'Eglise. La liberte de penser avait apparu dans le monde. Quoique Luther eut voulu limiter sa revolte a l'ordre de foi, bien autres devaient en etre les consequences. Tous les esprits serieux savent quelle etroite affinite relie la pensee a l'action, l'heresie a la guerre contre les pouvoirs absolus. Ces deux courants se cotoyaient l'un l'autre et partaient du meme principe. L'heresie en voulait a la tete de l'Eglise, de meme que la Revolution au chef de l'Etat. Les peuples qui avaient vu un ancien moine jeter au feu la bulle du pape ne reculerent plus devant la majeste d'un roi; la lutte contre Leon X amena la resistance du Parlement anglais contre Charles 1er. Luther appela Cromwell. C'est une loi douloureuse, mais qu'y faire? Le progres s'ecrit d'un cote de la page avec la plume et de l'autre avec le glaive. Le peuple anglais s'etait rallie a la noblesse contre la monarchie pour conquerir certains droits octroyes dans ce qu'on appelle la grande charte, _magna charta_. Chez nous, au contraire, le populaire se rattacha fortement a la royaute en haine de l'aristocratie. C'est la difference des deux histoires. La France aspirait a l'imite. C'est a cet esprit d'unite qu'il faut rapporter l'erection des parlements en cours permanentes et sedentaires de justice. Cette institution rendit des services, "en nous sauvant, dit Loyscau, d'etre cantonnes et demembres comme en Italie et en Allemagne". Les doctrines de Luther et de Calvin avaient mis le feu aux poudres. La France n'echappa pointe cet embrasement general. La guerre civile etait imminente. Les Huguenots tenaient dans leurs mains une partie des services publics. On les trouvait partout, meme a la cour. La noblesse etait aussi bien atteinte que la classe moyenne par l'esprit de liberte en matiere de religion. La France allait-elle devenir protestante? Il serait oiseux de rechercher quelle influence bonne ou mauvaise ce changement de croyances aurait pu exercer sur ses destinees. Une femme, Catherine de Medicis, superstitieuse faute de religion, hautaine, vindicative, se chargea d'abattre l'hydre de l'heresie. Ce fut une oeuvre de tenebres. La nuit de la Saint-Barthelemy ne saurait etre trop severement reprochee a cette reine et a son fils Charles IX. Les entrailles fremissent d'horreur quand on songe a cet infame massacre qui fut pourtant approuve par la cour de Rome. Quelques historiens neocatholiques ont cherche a justifier cette oeuvre de sang par les avantages qu'en aurait retires le pays. Ne jouons pas avec la conscience et n'admettons jamais de pareilles excuses! Que me parlez-vous de la raison d'Etat, du droit de legitime defense, de certains progres couves dans la boue du crime? L'historien juge les faits et ne saurait absoudre que ce qui est juste. Cependant la royaute gagnait chaque jour du terrain. Richelieu reprit l'oeuvre et la politique de Louis XI, qui consistait a se debarrasser des grands seigneurs pour ramener toute l'autorite a la couronne. La feodalite s'etait implantee sur le sol avec l'epee, le cardinal-duc la detruisit par la hache. Non content de supprimer les grands vassaux, les principaux de la noblesse de France, il effaca en quelque sorte le souverain lui-meme. L'homme rouge se posa comme une goutte de sang sur la lignee bleue des rois de France. De Henri IV a Louis XIV, il y eut une sorte d'interregne. Louis XIII avait disparu derriere son ministre. C'etait l'ombre d'un roi; il ne mourut point, il s'evanouit. La concentration de tous les pouvoirs entre les mains de la royaute etait d'ailleurs une oeuvre necessaire. Decomposant a l'infini l'autorite, l'emiettant, si l'on ose ainsi dire, le regime feodal aurait inevitablement conduit la France soit a l'anarchie, soit a la domination d'une foule de maitres avides et d'autant plus ombrageux qu'ils etaient plus faibles. Comment eut-on pu extirper ces tyrannies locales? Or voila que la royaute vint en aide au peuple; elle mit environ quatre siecles a fonder l'unite, a reprimer toutes les revoltes, a briser toutes les resistances, et au moment ou elle croyait avoir atteint son but eclaterent les troubles de la Fronde. Louis XIV sortit victorieux de la Journee des Barricades. La fraction de l'aristocratie qui lui disputait les renes du gouvernement etait ecrasee. Ceci fait, il profita de l'humiliation de la noblesse pour la fixer a la cour et lui enlever ainsi les moyens de nuire. Que pouvaient contre le roi les grands seigneurs eloignes de leur province? Il les chargea de rubans et de chaines d'or, les fit asseoir autour de lui sur des fauteuils ou des banquettes de velours, en un mot les enguirlanda de servitude. Versailles devint un foyer de grandeur et de magnificence. Ce n'etaient que fetes, carrousels, spectacles, chasses, galas. Le roi-soleil attirait a lui tous les jeunes moucherons de l'aristocratie, trop heureux de venir se bruler les ailes a sa lumiere. Le pouvoir absolu etant remonte tout entier a la couronne, on entoura le chef de l'Etat d'une sorte de culte bien fait pour degrader les caracteres. Louis XIV assista vivant a son apotheose: il avait ainsi trouve un moyen qui valait mieux que d'exterminer les grands, c'etait de les avilir. Autour de cette idole s'organisa tout un systeme de fetichisme, ayant le palais de Versailles pour temple, les courtisans pour sacrificateurs et le peuple pour victime. S'apercut-on alors du gouffre qui se creusait autour du trone? En tout cas, il etait trop tard. La royaute avait abaisse toutes les barrieres qui genaient l'exercice du pouvoir arbitraire; elle avait domestique ces farouches barons qui etaient quelquefois les rivaux, mais le plus souvent les soutiens de l'edifice monarchique; elle s'isolait ainsi dans des hauteurs ou la foudre devait tot ou tard l'atteindre. Louis XIV mort, la France, un instant courbee sous son fouet et ses bottes a eperons, redressa superbement la tete. Les parlements moins soumis, et fortifies des armes de l'opinion, essayerent ca et la quelque resistance. Vint la Regence, qui engourdit dans la debauche ce qui restait de vigueur a l'aristocratie. Sous Louis XV, le pays s'accoutuma a ne plus avoir de maitres; il etait gouverne par des maitresses qu'il meprisait. Quand Louis XVI monta sur le trone, les esprits, eclaires desormais sur les abus, etaient dans une horrible agitation, et il ne fit rien pour les calmer. Alors le peuple vint se presenter, la pique d'une main et la constitution de l'autre, sur les marches du Louvre.--Ce visiteur-la n'attend pas longtemps a la porte des rois. Telle est la serie des faits qui ont amene la Revolution Francaise. Un mot maintenant sur les doctrines. Quoique le veritable esprit chretien ne fut nullement en contradiction avec les principes de 89, il est tres-difficile de lui attribuer une influence dans la Declaration des droits de l'homme et du citoyen. La liberte dont on retrouve tenebreusement les traces dans les ecrits des Peres de l'Eglise n'avait rien de commun avec la liberte civile et politique fondee par la Revolution Francaise. Nous voyons au contraire les doctrines de l'Eglise aboutir partout a l'obeissance passive. Lisez dans Bossuet le chapitre intitule: _Les sujets n'ont a opposer a la violence des princes que des remontrances, sans mutinerie et sans murmure, et des prieres pour leur conversion._ Voila quoi etait en politique le sentiment du clerge orthodoxe; les armes de la priere etaient les seules que la liberte chretienne put forger dans son arsenal. Nous doutons qu'avec ces armes-la on eut jamais pris la Bastille, et nous trouvons que le peuple de 89 fit sagement d'y ajouter un fer de lance. Parmi les elements qui preparerent la Revolution Francaise, on n'a pas assez tenu compte du vieil esprit gaulois dont on retrouve la trace dans les fabliaux et dans quelques romans du moyen age, esprit frondeur, satirique, riant sous cape de la noblesse et du clerge. A cote des ecrivains orthodoxes se forma d'ailleurs, du XVe au XVIe siecle, une ecole de philosophes calmes, stoiques, degages des luttes religieuses, relevant plutot de la tradition paienne que de l'Evangile, denoncant avec une rare hardiesse tous les abus de leur temps: ce furent Michel Montaigne, Etienne de La Boetie, Charron, Rabelais. Dans leurs ouvrages, si differents de verve et de style, s'epanouit la veritable liberte d'examen. Apres eux vint Descartes, qui commenca par faire table rase de toutes les connaissances acquises, et deplacant des le premier coup la base de la certitude, mit dans le _moi_ le criterium de l'erreur ou de la verite. Pascal demasqua les jesuites dans ses _Lettres provinciales_. Les voies etaient ouvertes: le XVIIIe siecle s'y precipita. Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Buffon, Condorcet, d'Alembert, quelle pleiade de genies! La theologie chretienne s'etait placee elle-meme en dehors du monde et de la nature, la philosophie intervient et fournit a l'humanite ce qui lui manquait, la notion de ses droits. Est-ce a dire que la Revolution Francaise soit l'oeuvre d'une ecole de philosophes? Non. Les grands esprits du XVIIIe siecle exercerent sans doute une vaste influence sur le mouvement des idees; sans eux, le triomphe des libertes publiques eut ete ajourne indefiniment. Mais les penseurs excitent et dirigent les forces vives de leur epoque, ils ne les creent jamais. La source de toutes les forces et de toutes les initiatives etait dans le peuple. [Illustration: Louis XVI.] Resumons-nous: La Revolution Francaise n'emane point du sentiment religieux; elle est fille du droit et de la justice. Que repondre d'un autre cote a ceux qui lui reprochent de n'avoir point fait surgir de l'autel de la patrie un Dieu nouveau? Elle n'etait point faite pour cela: essentiellement pratique et realiste, elle s'est attachee aux faits, a la loi, a la reforme des institutions. Son oeuvre fut de deplacer l'axe des societes modernes en substituant au regne de la foi l'autorite de la raison. II La Revolution en germe dans la cabale.--La franc-maconnerie.--Les mystiques.--Les inventeurs. On n'a pas assez tenu compte d'une autre source d'opposition a l'ancien regime theocratique et monarchique: cette source, c'est la science. Il est bien vrai que la science n'existait guere au moyen age et meme a l'epoque de la renaissance des lettres et des arts. On ne decouvre, a cette epoque, que des systemes incoherents, vagues, entaches de merveilleux. N'oublions pas toutefois que de l'alchimie s'est degagee la chimie et que l'astrologie a ete l'embryon de l'astronomie. L'Eglise n'avait point en elle-meme le principe de la science. L'homme, d'apres elle, a ete dechu pour avoir voulu savoir; il ne se releve que par l'ignorance volontaire, c'est-a-dire par la soumission de l'esprit a des dogmes reveles et a l'autorite visible des conciles. Une telle doctrine devait logiquement proscrire la libre pensee et frapper d'une reprobation terrible la recherche des lois de la nature. Les oeuvres d'Aristote furent brulees par la main du bourreau. Condamnee, poursuivie par la justice ecclesiastique et seculiere, la science se cacha, rentra sous terre. Enveloppee de formes obscures, bizarres, impenetrables, elle eut ses initiations, ses mysteres. Elle se fit societe secrete et prit le nom de _cabale_. La cabale etait une contre-Eglise. Pour peu qu'on fouille dans les ouvrages des cabalistes (astrologues, alchimistes, magiciens), on decouvre les opinions les plus etranges sur l'eternite de la matiere, la transmutation des mineraux, l'engendrement des plantes et des animaux par une serie de transformations naturelles, la chaine magnetique des etres, le tout brouille dans des reveries et des mythes dont le secret n'etait accessible qu'aux inities. Pourquoi ces voiles? C'est qu'alors la libre pensee ne se sentait point en surete sous les formes vulgaires du langage. Le livre ecrit a style decouvert courait grand risque d'etre condamne aux flammes s'il contenait des opinions equivoques [Note: Temoin celui de Jean Scott qu'Honorius fit bruler]. C'est pour eviter cette menace perpetuelle de destruction que les cabalistes couvrirent opiniatrement leurs idees d'une obscurite prudente. Ces precautions ne desarmerent pas la surveillance de l'Eglise. Elle ne tarda point a decouvrir la retraite dans laquelle l'esprit humain s'etait refugie. L'antagonisme de la science et de la foi eclata. Les cabalistes, sans fronder ouvertement l'autorite du dogme ni du mystere, ouvraient aux esprits curieux une voie d'investigations hasardeuses. De la conflit. Et pourtant beaucoup d'ecclesiastiques mordirent, durant le moyen age, a la pomme des sciences occultes, comme quelques-uns d'entre eux gouterent plus tard aux doctrines philosophiques du XVIIIe siecle. Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que ces savants livres, d'apres un auteur du temps, a la pratique des arts seditieux, _artibus quibusdam seditiosis_, eussent sur la reforme religieuse et politique les memes idees que nos peres de 89. Non; mais ces hommes etaient des dissidents. Leur opposition, relative au temps ou ils vivaient, inquieta les maitres de la societe. L'Eglise et l'Etat condamnerent la cabale comme la racine amere de toutes les heresies et de toutes les nouveautes. La verite est que l'orthodoxie sentait par cette voie tenebreuse les meilleures intelligences du temps lui echapper. Quoique l'esprit des sciences occultes fut tres-indetermine, le clerge jugea nettement que cet esprit n'etait pas le sien. Qu'etait-il donc? une tendance a se rapprocher de la nature, cette grande excommuniee que les docteurs declaraient etre la fille de Satan. Moins la science est avancee, plus elle se nourrit de chimeres et de folles illusions, plus elle croit deja tenir sous sa main tous les secrets de la nature. L'ambition des alchimistes et des astrologues n'avait d'egale que leur inexperience. Ils affichaient la pretention de faire de l'or, de prolonger indefiniment la vie au moyen d'un elixir dont ils disaient avoir la formule, de creer un homme "en dehors et sans le secours du moule naturel", de derober aux astres qui roulent au-dessus de nos tetes les arcanes de la destinee et de predire ainsi a chacun les evenements futurs, la grandeur ou la decadence des royaumes. Que ne promettaient-ils point a leurs adeptes? En agissant ainsi, etaient-ils de bonne foi? Il faut croire qu'ils se trompaient eux-memes. La base de la methode experimentale leur manquant, ils n'echappaient au mysticisme chretien que pour se jeter dans les reveries. Toujours est-il que l'attrait de ces sciences occultes devait seduire les imaginations et que le nombre des affilies etait considerable. Or la plupart d'entre eux (nous le savons par leurs ouvrages) se montraient tres-preoccupes de palingenesie sociale. Ils s'attendaient a de grands evenements, a des guerres durant lesquelles le sang coulerait a flot, "a des mutations de royaume et a des revolutions," apres lesquelles la paix et le repos retourneraient sur la terre. Songes creux, dira-t-on; soit, mais songes d'esprits inquiets, aspirant a un ordre de choses meilleur que celui sous lequel ils vivaient. Non contents de voiler leurs idees sous les pages symboliques du grimoire, les alchimistes les avaient fixees dans la pierre. Il y avait a Paris un monument qui passait surtout pour contenir les secrets de la science hermetique; mais il fallait etre initie pour dechiffrer le sens des figures. C'etait le cimetiere des Innocents. Sur l'un des murs on voyait un lion accroupi et enroule d'une banderole avec ces mots: _Requiescens accubuit ut leo; quis suscitabit cum?_ "Mon fils est couche comme un lion; qui le fera lever?" Le lion s'est leve le 14 juillet 1789; il a aiguise ses ongles sur les pierres de la Bastille, et ses rugissements ont fait trembler toute la terre. Mal vus, mais redoutes a cause de la puissance infernale dont le vulgaire les croyait investis, les inities aux sciences occultes exercerent une assez grande influence sur l'opinion publique. La foule ignorante crut s'egaler a eux en se donnant au diable. Il y eut des confreries de sorciers. Dans ces ages d'ignorance et de superstition, une idee tourne tout de suite en epidemie morale. Le nombre de tels insenses devint considerable; Henri Boguet, grand juge en la terre de Saint-Claude, propose qu'on coupe la tete a trois cent mille, et demande "que chacun prete la main a un si bon office". Les moins coupables etaient conduits "a la fosse" pour y faire penitence au pain et a l'eau. [Note: J'ai trouve une ancienne gravure sur bois qui represente bien les idees du temps sur la Justice: une femme assise sur un siege de fer, la tete couverte d'un voile noir, les pieds enveloppes d'un suaire, la place du coeur vide et une balance a la main. C'est cette Justice qui expediait les sorciers et les heretiques.] La societe d'alors, pour exercer ses violences contre les sorciers, s'autorisa du pacte qu'ils avaient, disait-on, jure entre eux de detruire les chefs de l'Eglise et de la monarchie. "S'il advient, dit Juvenal des Ursins, que... icieux _innovateurs_ de diables idolatres soient mis en prison, ils doivent etre punys comme _trahistes_ du roy et crimineux de _leze-majeste_." Les magistrats, aux XVe et XVIe siecle, firent arreter un si grand nombre de ces malheureux, qu'on ne pouvait plus, dit un auteur du temps, les juger ni les executer, quoiqu'on y allat tres-vite. De la mauvaise physionomie d'un homme on pouvait tirer contre lui un indice suffisant pour l'appliquer a la question. Le fils etait appele a porter temoignage de ce crime contre le pere, le pere contre le fils. Le chatiment des sorciers etait la peine du feu. Le seul doute qui tourmentait, en France, plus d'un legiste, etait de savoir s'ils devaient etre brules tout vifs ou s'il convenait premierement de les etrangler. Ces deux opinions reunissaient des partisans.--Je recommande de tels faits aux historiens sensibles qui versent tant de larmes sur les victimes du tribunal revolutionnaire; les exces provoquent toujours, dans l'avenir, d'autres exces; l'abime appelle l'abime; le bucher appelle l'echafaud. Les aveugles etaient, jusqu'en 1450, proteges par la loi: la peine de mort passait muette et desarmee devant cette grande infortune. Le bourreau n'avait rien a faire la ou la justice divine s'etait arretee si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas moins au feu, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts. Ce parlement celebre fit executer en moins de trois mois (c'est lui qui s'en vante) un nombre presque innombrable, _numerum pene innumerum_, de sorciers. Celui de Toulouse, voulant prouver son orthodoxie et son attachement au roi, en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans les flammes du bucher. Ces faits ne sont pas seulement atroces, ils sont feconds en enseignements. Si la magie n'eut pas ete, dans la pensee des juges, une insurrection contre l'ordre religieux et politique, elle n'eut pas ete soumise a de semblables atrocites. Les delits relatifs aux institutions etablies etaient en effet les seuls que l'Etat, menace dans sa forme, dans sa duree, dans son repos, frappait a coups redoubles et a travers toutes les lois humaines, _per fas et nefas_. Les anciens cabalistes revaient l'execution du _grand oeuvre_; ils demandaient pour cela du feu, du metal et du sang. Precurseurs de la science, vous serez satisfaits! Le grand oeuvre s'accomplira; j'apercois un inconnu qui, le visage masque, les bras nus, la poitrine haletante et penchee sur la fournaise, remue les elements d'une transmutation future: cet alchimiste, c'est le Progres. L'astrologie etait une chimere; mais elle n'en servit pas moins a elargir pour l'homme la notion de l'univers. Melange de fatalisme et de chaldeisme, elle reliait du moins notre globe a l'ensemble de la mecanique celeste: son erreur etait d'y attacher aussi nos destinees. Les rois et les reines s'etaient fait longtemps tirer leur horoscope; en 92, ce fut le tour de la Republique Francaise. "Heureuse France! s'ecriait l'enthousiaste Loustalot, le soleil au signe de la Balance entrait dans le point equinoxial d'automne, quand tu jurais l'egalite et fondais la Republique; une concordance parfaite regnait, en ce moment, entre le ciel et la terre; c'est sous ces beaux auspices que tu disais anatheme a la royaute et donnais a la liberte cette egalite sainte, que le soleil, a pareille epoque, etablit entre les jours et les nuits. Republique des Francs, tes hautes destinees sont ecrites sur le livre meme de la nature. Nation puissante et fortunee par-dessus toutes les autres, tous les ans a pareil jour tu trouveras le soleil au signe de la Balance, symbole de l'egalite." Helas! cet oracle ne fut guere plus vrai que ceux de Nostradamus; mais si la Republique meurt quelquefois etouffee dans le sang de ses heros, elle renait toujours. Aux sciences occultes, a la societe secrete des cabalistes succeda plus tard la franc-maconnerie, poursuivant a peu pres le meme but, mais par des moyens beaucoup plus pratiques. Reduite durant des siecles a dissimuler sa marche, la libre pensee prit successivement differents masques. Elle se cacha sous le boisseau, sachant bien que le moment viendrait ou elle pourrait poser dessus la lumiere. Un des chefs de la franc-maconnerie, Thomas Crammer, se faisait appeler lui-meme le fouet des princes, _flagellum principum_. Les deux colonnes de cette grande institution etaient l'egalite et la fraternite. Les signes, les symboles, les initiations etaient autant de formes protectrices sous lesquelles s'exercaient sa propagande et son action bienfaisante. Dans le temple s'effacaient toutes les distinctions de naissance, de couleur, de rang, de patrie. La maconnerie encourut a plusieurs reprises les disgraces de l'Eglise et de plusieurs gouvernements. Laissons parler un inquisiteur romain: "Parmi ces assemblees, formees sous l'apparence de s'occuper des devoirs de la societe ou d'etudes sublimes, les unes professent une irreligion effrontee ou une licence abominable, les autres cherchent a secouer le joug de la subordination et a detruire les monarchies. Peut-etre, en derniere analyse, est-ce la l'objet de toutes: mais ce secret ne se communique pas en meme temps ni a toutes les loges." [Note: Extrait de la procedure instruite a Rome en 1790 contre Cagliostro. Les noms de Mesnier et de Cagliostro se trouvent meles, sur la fin du dix-huitieme siecle, aux preludes de la Revolution francaise. Ce n'est pas que ces deux hommes aient jamais exerce sur ce grand evenement une influence directe; mais la tournure cabalistique de leurs idees les fit ranger a tort ou a raison du cote des novateurs.] Cette accusation ne manque pas d'un fond de verite; la Revolution serpenta durant des siecles par des chemins obscurs, jusqu'au jour ou, transmise de la cabale aux loges maconniques et des loges maconniques aux clubs, elle apparut enfin la face decouverte. Tous les historiens royalistes qui ont ecrit vers la fin du dernier siecle signalent d'ailleurs le role important que joua la maconnerie dans le mouvement de 89. Presque tous les chefs revolutionnaires appartenaient a differentes loges. De meme que les francs-macons, les _illumines_, les _martinistes_, preparaient le monde aux fetes de l'egalite, a cette celebre confederation du Champ-de-Mars ou tous les Francais se reunirent sous le soleil en un peuple de freres. Quels transports de joie! Une meme nation, un meme coeur. L'element mystique est inseparable du travail de l'esprit humain et, cette fois du moins, malgre quelques ecarts, il seconda l'elan general vers la verite. D'un autre cote, ne perdons point de vue qu'avec le temps la science reelle, positive, exacte, avait fait son chemin dans le monde. Elle s'etait delivree des langes du merveilleux et de l'utopie. Apres bien des tatonnements et des essais malheureux, elle s'etait enfin trouvee sur son terrain: la methode experimentale. A chaque decouverte qu'elle faisait se dissipait une erreur, s'evanouissait une superstition. Galilee, Kepler, Newton avaient trouve la loi qui preside au mouvement des corps celestes. Ce n'est point le soleil qui tourne, c'est la terre. Que devenait alors la legende de Josue? Harvey avait penetre dans le mystere de la circulation du sang. Descartes, Pascal, Leibniz avaient de beaucoup recule les bornes des connaissances humaines. Chaque conquete sur la matiere est une victoire pour l'esprit. L'industrie, le commerce, la navigation avaient largement profite des progres de la chimie et de l'astronomie. Grace aux recherches d'un protestant francais, Denis Papin, et d'un Anglais, Watt, la puissance de la vapeur etait presque conquise. L'associe de Watt assistait un jour au lever du roi d'Angleterre; Georges III le reconnut. --Ah! Boulton, s'ecria-t-il, voici longtemps qu'on ne vous a vu a la cour; que faites-vous donc?--Sire, je m'occupe de produire une chose qui est le grand desir des rois.--Et laquelle?--La force. Les peuples en ont autant besoin que les souverains. Il existe d'ailleurs un lien etroit entre la science et l'affranchissement de l'esprit humain. Quand les intelligences s'accoutument a chercher des lois dans la nature, elles en demandent bientot a la societe. L'arbitraire ne peut se soutenir qu'en face de l'ignorance. Aussi la Revolution fut-elle generalement saluee avec enthousiasme par les savants. Tous ceux qui avaient cherche dans l'univers un ordre appuye sur les rapports naturels des choses ne pouvaient logiquement souffrir, dans les institutions civiles et politiques, un ordre impose par la volonte d'un seul. III Les prisons d'Etat.--Le Prevot de Beaumont.--Decadence de l'ancien regime. On peut caracteriser l'etat des institutions monarchiques des le milieu du XVIIIe siecle: une grande impuissance d'etre. Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royaute est salie; le peuple se desaffectionne; la noblesse elle-meme tourne aux philosophes; le numeraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent encore; mais leur secret est decouvert. Le voile s'est dechire sur l'abime des iniquites de la justice humaine. Les geoliers ont beau faire, leurs victimes sont connues et pleurees. La bouche comprimee se tait, les pierres crient. Chaque regne a son prisonnier celebre:--sous Louis XIV, le masque de fer;--sous Louis XV ou plutot sous madame de Pompadour, Latude;--sous Louis XVI, Le Prevot de Beaumont. Le crime de ce dernier etait d'avoir decouvert par hasard l'existence du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit incarcerer. Transporte de la Bastille au donjon de Vincennes, de Vincennes a Charenton, de Charenton a Bicetre, il defia successivement, dans une captivite de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre prisons d'Etat. Couche nu, les chaines aux pieds et aux mains, sur un grabat en forme d'echafaud, couvert d'un peu de paille reduite en fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamne a la faim pour avoir denonce les auteurs de la famine qui ravageait la France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau pour tout aliment, il vecut. La Providence, comme on dit, veillait sur cet homme, car il devait un jour reveler au monde un mystere d'iniquite. Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de geolier!--s'epuisent a etouffer cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa conscience, Le Prevot de Beaumont ecrit dans la nuit du cachot, ecrit toujours. On saisit les papiers; on les detruit; il recommence. Les persecutions des geoliers redoublent; cet homme est une tete de fer incorrigible, on n'aura _plus de bontes_ pour lui. On le change de cachot; plus d'air, plus de jour. "De Sartines, raconte-t-il lui-meme, avait essaye de me faire perir, en ne me delivrant tous les huit jours que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je ne savais ou placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux que mon geolier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de mon cachot, procure un filon d'air qui m'empechait d'etouffer dans un lieu hermetiquement ferme; car le defaut d'air fait aussi promptement perir que la faim." Dieu et les rats aidant, ce prisonnier reussit encore a vivre. Louis XV, sous le regne duquel il avait ete arrete, meurt; Louis XVI monte sur le trone; les ministres se succedent. De temps en temps l'un d'eux venait faire, par maniere de ceremonial, une visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit retentir la prison de ses cris et de ses revelations foudroyantes. --Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu! Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'eloigna. Sa famille reclamait au dehors, on lui repondait avec la brutalite du laconisme administratif: --Rien a faire. Il esperait, il attendait, il ecrivait toujours du fond de sa fosse; il accusait sans relache les affameurs de la France et les siens. Une toile d'araignee en fer obscurcissait la fenetre de son cachot; l'encre lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des caracteres sur du linge avec du jus de reglisse ou du sang. La soif ni la faim n'ayant pu amortir cet indiscret temoin des horreurs d'un tel regne, on compta sur le scorbut: le voila transporte a Bicetre. Cet homme etait indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit: il avait vu, il devait reveler. La verite, celle surtout qui est destinee a faire revolution dans le monde, a besoin de s'epurer au creuset d'une adversite perseverante. Cependant les idees marchaient; un souffle de liberte avait penetre jusqu'aux pierres de la Bastille et du donjon de Vincennes. Les geoliers, Lenoir en tete, sentaient le sol chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'epuisaient ni la vie ni le courage de Le Prevot, on capitula. Le nouveau lieutenant de police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transferer a Bercy, dans une maison de force. Il esperait que le prisonnier, dont le sort allait etre ameliore, finirait par s'oublier lui-meme dans cette nouvelle detention. C'etait le moyen de derober son secret a la connaissance du monde. Heureusement les previsions et les intrigues des hommes de police furent dejouees. Il comptait les jours apres les jours dans une fievreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivite (vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inebranlable en la justice de sa cause. N'etait-il point appele a rendre un grand service aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet 1789, Le Prevot apercut de Bercy, a l'aide d'une lunette, une fumee noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une masse hideuse et sombre: c'etait la Bastille qu'on prenait. Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse ou il avait passe treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La Bastille etait une ennemie personnelle dont on le delivrait; chaque pierre qui tombait, c'etait un douloureux souvenir dont sa memoire etait allegee. [Illustration: Necker.] La liberte de cet homme suivit de pres la ruine de son ennemie; les verrous ne tenaient plus. Le Prevot etait un revenant qui accusait l'ancien regime en face de la Revolution. Le terrible secret qu'on avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait a la lumiere. Qu'etait donc ce secret qui, decouvert par megarde, avait coute a un malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet arrete, signe entre quelques hommes, ministres et directeurs generaux, "1re de vendre Louis XV dans le temps present, avec son autorite, et Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France, a bail de douze annees, a quatre millionnaires designes par noms, qualites et domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'etablir methodiquement les disettes, la cherte en tout temps, et, dans les annees de mediocre recolte, les famines generales dans toutes les provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand monopole des bles et des farines." Ce pacte avait ete conclu; les auteurs en avaient recu le prix,--le prix du sang. Idee infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son cote, semble epuisee comme la monarchie; elle ne donne qu'a regret. Une mauvaise annee succede a une annee mauvaise; il parait qu'on touche a la fin du monde; l'abomination de la desolation est dans les affaires de l'Etat. Les abus debordent; l'argent passe aux lieutenants de police, aux favorites et aux geoliers. Un Lenoir se fait, par ses machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme a la Bastille, une compagnie de cent quatre hommes coute, depuis soixante-dix ans, trois millions et demi chaque annee, pour ne garder dans ces deux prisons que les murailles et les fosses. Le commerce des lettres de cachet produit des benefices enormes; les arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les espionnages, les delations mangent la fortune publique et le bien des familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la liberte des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des Francais, arretes par lettres de cachet, a des marchands hollandais, qui les emmenaient pour etre revendus comme esclaves a Batavia. Ces hommes de police se livraient a des monstruosites sous le voile de la surete de l'Etat; et quand plus tard le peuple indigne voulut mettre la main sur ces accapareurs et ces traitres,--rien: ils s'etaient enfuis a l'etranger avec le fruit de leurs rapines. Cependant les signes du temps et les presages annoncaient une catastrophe. Une maladie hideuse avait frappe Louis XV, et ce galant monarque n'etait plus que la figure de la lepre avec l'odeur du sepulcre. Les premiers-nes des maisons royales mouraient. La moisson etait devoree en herbe par la secheresse du sol et les grains par les accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nuee de sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies d'Egypte, mais le coeur des grands etait endurci. Il ne restait plus qu'a changer en sang l'eau des puits. La catastrophe etait inevitable. Les prophetes ne manquaient pas: la Revolution etait predite, annoncee dans les termes les plus clairs. Rousseau ecrivait en 1770: [Note: _Emile_, livre III.] "Nous approchons de l'etat de crise et du siecle de revolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps a durer; toutes ont brille, et tout Etat qui brille est sur son declin. J'ai de mon opinion des raisons plus particulieres que cette maxime; mais il n'est pas a propos de les dire, et chacun ne les voit que trop.." Voltaire ecrivait en 1762: "Tout ce que je vois jette les semences d'une revolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'etre temoin. La lumiere s'est tellement repandue de proche en proche qu'on eclatera a la premiere occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront bien des choses." [Note: Lettre a M. de Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir etait transparent; seuls les privilegies s'obstinaient a ne pas voir. La cognee etait a la racine de la monarchie, que les classes nobles s'enivraient encore follement, a l'ombre de cet arbre ronge par mille abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarmes. Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux ecrivains de detourner le peuple de son travail et de ses devoirs. Cependant tout declinait. La beaute elle-meme etait vieillotte: du fard et de la poudre. L'etat des moeurs rappelait la corruption des Romains sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers. La coquetterie remplacait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les abbes effeuillaient des roses aux divinites de l'Opera: le breviaire etait devenu dans leurs mains l'almanach des Graces. Voila de quelle maniere passait son temps cette societe frivole, a la veille du jour ou le chatiment allait eclater, ou la Justice allait revendiquer ses droits. Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de l'irritation populaire. Cette parole de Moise fut une fois de plus verifiee: "Les peres seront punis dans leurs enfants." La noblesse transmit a ses descendants la responsabilite de ses actes, et Louis XV fut guillotine dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de la Pompadour, le digne eleve de l'infame Dubois. La foi n'existait plus que dans le clerge inferieur, et ca et la dans quelques campagnes. Sorti d'une etable, le christianisme etait retourne aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique remettait en question tous les dogmes religieux. A cote des orgies d'une societe mourante, une apre ecole de libres penseurs, avocats, ecrivains, rheteurs, medecins, tabellions, travaillaient dans le silence a reconstituer les titres perdus de l'humanite. La conscience troublee revelait ses inquietudes par des tressaillements infinis. On sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir. IV La Revolution pouvait-elle etre evitee?--Louis XVI et Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que dans la convocation des Etats generaux. Il y en a qui se demandent encore si la Revolution de 89 pouvait etre eludee par des reformes. Turgot et Malesherbes l'ont essaye; l'un et l'autre ont echoue devant les obstacles. Le bras d'un homme n'etait pas assez fort pour s'opposer aux exces d'une caste puissante et nombreuse; il fallait le rempart vivant de toute une nation. Peut-etre meme etait-il inevitable que cette reformation du vieux monde fut produite par des moyens extraordinaires et violents. Les crimes contre la societe entrainent des chatiments exemplaires qui epouvantent la Justice elle-meme. On ne deracine pas les chenes sans remuer le sol autour d'eux. Au moment ou s'ouvre l'histoire de la Revolution, les deux derniers regnes ont detrompe la France royaliste. Les prisons d'Etat, les lettres de cachet, la censure, les impots, livres au caprice d'une courtisane ou d'un favori, ont cree dans les populations des villes l'esprit de resistance. Les iniquites des droits feodaux et des justices feodales, la corvee, les aides, la dime, la milice, avaient souleve les classes agricoles. Sans doute les abus etaient grands; mais, il faut en convenir, la Revolution Francaise fut surtout provoquee par les nouveaux instincts du peuple. La premiere moitie de la vie des nations appartient au pouvoir et la seconde moitie a la liberte. A cote du sommeil de la cour et de la molle ignorance des grands seigneurs, les sciences et les lettres, ces filles du peuple, avaient marche: la parole mise au bout des doigts du sourd-muet; la foudre derobee aux nuages; l'aerostat, ce vaisseau qui semble fait pour dompter un jour l'ocean de l'air; tout cela avait donne aux hommes, jusque-la timides et soumis, une grande opinion de leurs forces. La nation etouffait de pensees; le moment de les ecrire etait venu, et quand les idees sont semees il faut qu'elles levent. Les philosophes sortaient en general de la classe inferieure ou moyenne. De toutes parts les larges tetes du peuple et de la bourgeoisie chassaient devant elles les fronts bas et renverses des petits-maitres de la cour. On touchait a l'annee memorable qui devait decider la lutte. L'horizon politique devenait de plus en plus sombre. Louis XVI, depuis son avenement, avait essaye successivement a la France plusieurs ministeres que des obstacles nouveaux et imprevus venaient toujours renverser. Les circonstances etaient insurmontables; elles usaient les hommes. Calonne, bel-esprit, vain et prodigue, venait de disperser les restes du tresor public, dans lequel les maitresses de Louis XV avaient puise a pleines mains. [Note: La Dubarry recut, en quinze mois, du tresor public 2,400,000 fr.] Comme l'or est, dans les Etats monarchiques, le soleil de la corruption et l'instrument du pouvoir sur les consciences, _instrumentum regni_, Calonne, en agitant les finances, avait reveille pour un instant autour du trone un eclat factice qui ne tarda pas a s'eteindre. On avait depense beaucoup trop d'argent; il crut que le remede etait d'en depenser davantage. Illusions!--Bientot le numeraire manqua dans les caisses. Le cardinal de Brienne, eleve au rang de premier ministre par la retraite de Calonne, n'avait rien pu contre les progres d'une banqueroute. Il venait de sortir des affaires, emportant le sentiment d'une calamite prochaine. Le mauvais etat des finances creusait de plus en plus, sous les marches du trone, un gouffre devorant, dans lequel devait s'engloutir l'ancien regime. Dans le mauvais etat ou etaient les affaires, un grand roi eut-il sauve la monarchie en se mettant a la tete des reformes? J'en doute. Les abus avaient depasse la mesure; la coupe debordait; la reaction contre l'ancien regime devait donc malheureusement etre entachee d'exces. En pareil cas, on n'arrive a la moderation qu'apres un temps de violence. Louis XVI, d'un autre cote, n'etait pas du tout l'homme qu'il fallait pour dominer les evenements. Il ne savait pas vouloir. Eleve dans les traditions de la cour, il ne comprenait absolument rien a l'etat des esprits ni aux tempetueuses exigences de l'opinion publique. Contracter une alliance serieuse avec le tiers-etat eut peut-etre ete le moyen de tout sauver; il n'y songea meme point. Engage comme roi par des liens seculaires envers la noblesse de France et le clerge, il s'obstinait a compter sur leur concours pour defendre la majeste du trone. Ne sachant trop de quel cote attaquer les abus, il se contenta d'abolir la torture et d'adoucir l'exercice du pouvoir arbitraire. Effraye du role que lui imposaient les evenements, il se refugia dans les devoirs de la vie privee qui sont apres tout les derniers devoirs d'un roi. On raconte que le Regent, homme d'esprit, liberal, mais sceptique, et avec lequel Louis XVI n'avait aucun autre trait de ressemblance, cherchait l'heure a une table chargee de montres, quand il eut du la demander au cadran de son siecle. Au milieu du reveil des esprits, Louis XVI, lui, se livrait plus volontiers a des travaux manuels qu'a des plans de regeneration politique. Il forgeait volontiers des clefs, des serrures; il entreprit et executa plusieurs grands ouvrages de serrurerie, entre autres une grille pour le palais de Versailles. Quelle derision! Quelle amere critique des institutions monarchiques! Le culte du trone etait en France une veritable idolatrie. Le roi se montrait a distance comme une sorte d'etre surnaturel. Que dut penser la noblesse, le jour ou se tournant vers ce fetiche pour lui demander aide et protection, a la place d'un dieu elle ne trouva plus sur l'autel qu'un forgeron? Cependant la nation, mal servie par ses ministres, mecontente du roi qui demeurait irresolu, entendait bien ne plus prendre conseil que d'elle-meme. Le voeu unanime reclamait la convocation des Etats generaux. Ces grandes assemblees etaient depuis longtemps suspendues: la derniere avait eu lieu en 1614. Formes a la vie politique par les ecrits de Montesquieu, de Diderot, de Jean-Jacques, de Voltaire, beaucoup d'orateurs et d'hommes d'Etat qui n'avaient point encore fait leurs preuves, brulaient du desir d'attaquer en face les privileges et les abus. N'etait-on pas a bout d'expedients? N'avait-on pas eu recours vainement a l'Assemblee des notables (1787)? Quel autre moyen que la convocation des Etats generaux pour remedier aux embarras dans lesquels les profusions des deux derniers regnes avaient jete les finances? On avait reduit les Francais a l'etat de servitude et de silence en les isolant; il leur suffisait maintenant, pour redevenir libres, de se reunir. C'est un spectacle curieux sur lequel on ne saurait trop reflechir: le plus grand evenement que le monde ait encore vu, entrant sur la scene par la porte basse et etroite d'une question d'argent. Sans le deficit legue par Louis XIV a Louis XV et par Louis XV a son successeur, il ne se fut pas rencontre de motif assez imperieux aux yeux de la cour pour convoquer la nation et l'eriger en conseil. La Revolution, ne voyant pas alors d'ouverture favorable, aurait bien pu s'eloigner et attendre encore un demi-siecle. La royaute, en somme, n'y aurait pas beaucoup gagne; mais Louis XVI aurait conserve sa tete. Tout le monde tournait les yeux vers l'assemblee future comme vers une arche de salut. Le peuple affame lui demandait du pain; la cour, embarrassee du poids des affaires, esperait y trouver des lumieres pour sortir d'une situation difficile; le tiers etat y voyait un moyen de ressaisir son existence politique. A peine la declaration du roi relative a l'assemblee des Etats generaux (23 decembre 1788) fut-elle connue, qu'une joie universelle eclata. Cette declaration etait arrachee a Louis XVI par la necessite des circonstances. Il avait plusieurs fois ecarte le fantome d'une assemblee nationale comme une ombre importune qui en voulait a son autorite. Pour ce que le pauvre roi faisait de cette autorite, ce n'etait guere la peine de tant marchander, mais enfin il la tenait et il ne voulait pas s'en defaire. Le projet d'une convocation des Etats generaux, envisage d'abord avec effroi, quitte, puis repris, avait fini par s'imposer. La Revolution, en germe dans ce projet, devait courber bien d'autres obstacles que la resistance du faible monarque. Au fond, ses craintes personnelles n'etaient pas chimeriques. Du jour ou l'existence des Etats generaux fut decidee, le peuple francais comprit qu'il venait de se donner un souverain. Louis XVI n'avait jamais beaucoup compte; il ne comptait plus du tout. Ni aime ni hai, il passait cependant pour bonhomme. Le roi est excellent, disait la cour; le roi est bon, repetait la bourgeoisie; le roi est tres-bon, s'avisa de demander un jour le peuple: _mais a quoi?_ Il y avait quelqu'un de plus etranger en France que le roi. Si Louis XVI n'etait pas l'homme qui convenait a la gravite des circonstances, la reine Marie-Antoinette s'accordait encore moins avec les idees et les tendances nouvelles. Quoique jolie, elle manquait de charmes. Se montrait-elle en public, son air hautain soulevait dans la foule un sentiment qui ressemblait a de l'aversion. Une aventure acheva de la perdre: je parle de la vilaine affaire du collier. Coupable? Je n'assure pas qu'elle le fut; mais de tels scandales n'eclatent jamais autour des femmes sur le compte desquelles il n'y a rien a dire. Le cardinal de Rohan, esprit faible et ambitieux, grand depensier, etait tombe en disgrace a la cour. La comtesse de La Motte lui persuada qu'elle avait le moyen de le remettre a flot. Elle alla jusqu'a lui promettre une entrevue de nuit avec Marie-Antoinette, dans le parc de Versailles. Le cardinal donna dans le piege. Une fille, dit-on, qui ressemblait beaucoup a la reine, couverte d'un mantelet blanc et la tete enveloppee d'une _therese_, joua le role que madame de La Motte lui avait appris, et de Rohan se crut au comble de la faveur. L'intrigante insinua alors au cardinal que la reine avait grande envie d'un collier de diamants et qu'elle le chargeait de l'acheter en secret. De Rohan alla chez les joailliers de la couronne et en rapporta ce precieux talisman qui valait 1,600,000 livres. Le collier passa par les mains de la comtesse qui devait le remettre a la reine, mais qui se hata de le vendre a son profit. De jour en jour les joailliers attendaient leur argent qui ne venait pas; c'est alors que se decouvrit le pot aux roses. Le cardinal fut envoye a la Bastille revetu de ses habits pontificaux, et le parlement fut saisi de l'affaire. Cagliostro, implique dans cette intrigue et confronte avec madame de La Motte, nia intrepidement toute participation a ces coupables manoeuvres. Ne pouvant ebranler la force des arguments qu'il fit valoir pour sa defense, cette femme irritee lui jeta un chandelier a la tete en presence des juges. Cagliostro fut acquitte comme innocent et le cardinal de Rohan comme dupe. La comtesse, condamnee au fouet, a la marque et a la reclusion perpetuelle, fut enfermee a l'hospice de Bicetre, dans un quartier qui servait alors de prison d'Etat. Vers 1840, feuilletant dans cet hospice l'ancien registre des ecrous, je tombai sur la note suivante: _21 juin 1786, Jeanne de Valois, de Saint-Remy de Luz, epouse de Marc-Antoine-Nicolas de La Motte, agee de 29 ans, native de Fontette, en Champagne. Arret de la Cour: (a perpetuite), fletrie d'un_ V _sur les deux epaules._ Et plus bas, ecrit par une autre main: _Evadee de la maison de force le 5 juin 1787._ Nous avons raconte cette scandaleuse histoire du collier, d'apres les temoignages des ecrivains les plus favorables a la reine; mais l'affaire ne reste-t-elle point chargee de tenebres? Quoi! des lettres fausses dans lesquelles l'ecriture de la reine etait imitee a s'y meprendre, une entrevue derriere une charmille, dans laquelle une soubrette est prise pour la reine par un cardinal habitue du chateau, un grand seigneur ayant tous les moyens de verifier s'il a ete dupe et qui persiste dans son mutisme, une rose donnee et recue sans que le courtisan honore d'une telle faveur ait cherche a lever le masque qui couvrait toute l'intrigue, tout cela peut etre utile pour bien mener l'action d'un roman ou d'une comedie; mais, quand il s'agit d'un episode de la vie reelle, l'histoire exige plus de vraisemblance. Aussi l'opinion publique resta-t-elle partagee en deux camps. A tort ou a raison, Marie-Antoinette etait deja fort decriee; elle avait marche d'un pied leger sur toutes les regles de l'etiquette et se livrait a mille caprices. Le Petit-Trianon etait son sejour favori. "Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille etaient la seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de pecher dans le lac enchantait la reine. On y jouait la comedie: _le Devin du village_ de Rousseau, _le Barbier de Seville_ de Beaumarchais y furent representes. La reine remplissait le role de Rosine." [Note: _Memoires de madame Campan._] Tout cela etait sans doute fort innocent; mais cette idylle convenait-elle bien a la tragique solennite des evenements qui deja obscurcissaient l'horizon politique? Les excentricites de la reine trouvaient du moins une excuse dans la froideur du roi a son egard. Ce gros homme etait tres-peu voluptueux: il fallut cinq ans de mariage, les murmures de la cour et une conversation secrete entre lui et le frere de Marie-Antoinette, avant qu'il sut donner un dauphin au royaume de France. Dans la meme annee ou s'ebruita l'affaire du collier (1786), une autre aventure sentimentale se passait en haut lieu, qui ne fut point connue du public et du moins ne deshonora personne. La lecture de _la Nouvelle Heloise_ avait grise jusqu'aux princesses du sang; la tete disputait encore contre les idees philosophiques, mais le coeur etait pris; quelques femmes de la cour furent, a leur insu, les anges precurseurs de la Revolution. Elles allumaient dans leur propre sein la flamme qui allait regenerer la France. Au moment ou le peuple devait abattre l'edifice monstrueux de la noblesse, l'amour effacait de son cote les inegalites sociales. Louise de Bourbon, petite-fille du grand Conde, belle et pieuse, avait toujours mene une vie irreprochable. Elle avait ete elevee au couvent (le couvent de Beaumont-lez-Tours) avec toutes les princesses de ce temps-la: mais, differente de beaucoup d'entre elles, madame Louise avait conserve une reputation sans tache et toute blanche comme sa robe de pensionnaire. Quelle surprise et quel scandale, si l'on etait venu dire alors: Cette vertu, cette sainte, cette grande fille de trente-deux ans a une affection dans le coeur que vous ne connaissez pas; Son Altesse Serenissime la princesse de Conde aime un homme que son rang et sa naissance lui defendent d'epouser.--Cet homme obscur etait le marquis de La Gervaisais. Leur liaison donna lieu a un commerce de lettres tres-tendres qui demeurerent secretes jusqu'apres 1830. Le marquis, simple officier de carabiniers, etait grand admirateur de _Werther_, de _la Nouvelle Heloise_ et de _Clarisse Harlowe_. Imperieux, tracassier, original, grand discuteur, il s'eloignait presque en tout des routes battues. Madame Louise l'adora malgre ou peut-etre pour ses singularites. Le coeur de cette princesse etait excellent. "Comme il m'aime! s'ecriait-elle dans ses lettres; vraiment, si quelque chose pouvait me rendre orgueilleuse, ce serait cela!" Fuir et s'unir a l'etranger par les liens du mariage, on y pensait quelquefois. Oh! combien dans ces moments-la une petite maison au bord d'une riviere, un bateau, une vigne et quelques pigeons flattaient leur imagination troublee! Vains songes! Il fallait qu'elle refoulat son coeur, emprisonnee dans la grandeur comme dans une cage d'or, inquiete et consolee, heureuse et malheureuse a la fois du seul sentiment naturel qui fut entre jusque-la dans son ame: elle n'avait pas connu sa mere. Des scrupules de conscience interrompirent apres un an cette correspondance si douce et si contraire aux regles de l'etiquette. Je vis le marquis de La Gervaisais en 1836: c'etait un grand vieillard, obsede par une idee fixe. Dans son enthousiasme nebuleux il parlait sans cesse d'_Elle_, de l'_Etre_, de l'_Ame_; on comprenait bientot a qui s'appliquaient ces designations mystiques. Apres la Restauration, la princesse se retira dans le couvent du Temple! Tout enfant, je fus conduit dans cette chapelle par ma grand'mere. Au moment de l'elevation, un grand rideau qui voilait tout le choeur s'ouvrait; on distinguait alors dans un clair-obscur des tetes de religieuses et de novices etagees dans des stalles de bois, puis tout au fond, a genoux sur un prie-dieu, une figure immobile et enveloppee: c'etait madame Louise. Triste temps que celui ou les princesses du sang royal n'avaient a choisir qu'entre une cour frivole ou le cloitre! [Illustration: Serment du Jeu de-Paume.] Au debut d'un evenement qui finit par inscrire sur son drapeau la Terreur, je dois me demander une derniere fois s'il n'y avait pas un moyen de sauver la France sans traverser une mer de sang. J'ai beau chercher, je ne vois que le clerge dont la main aurait pu intervenir d'une maniere efficace. Si, renoncant aux biens temporels, l'Eglise avait courageusement separe sa cause de celle des privilegies et des riches; si, prevenant le tumulte des esprits, elle eut elle-meme ramene dans l'Etat l'egalite qui est dans l'Evangile; si, abandonnant au siecle les parties usees de son vetement, elle eut reconnu la necessite de regenerer le christianisme, de renouveler l'idee de Dieu, j'estime que son action sur la societe aurait encore pu etre feconde. Au lieu de cela, les pretres, s'embarrassant dans toutes sortes d'intrigues et de complots, resserrant le lien qui les rattachait au temple vermoulu des vieilles institutions, s'obstinerent a mourir sous des debris. C'est pour avoir manque a leur mission que la justice humaine les chatia si cruellement et que la main du peuple s'appesantit sur eux. Ministres de la paix, ils laisserent s'engager la guerre: la guerre les tua. Et cependant ils n'avaient qu'a ouvrir les yeux. Deja plusieurs fois, du haut de la chaire chretienne, des avertissements leur avaient ete donnes. J'entends gronder les murmures du peuple derriere ces paroles du P. Bridaine: "C'est ici ou mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanite souffrante, ou des pecheurs audacieux et endurcis; c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un cote la mort, de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger." Si cette voix eut ete alors celle de tout le clerge de France, l'edifice des privileges et des abus qui s'ecroula, quelques annees plus tard, sous la main du peuple, serait tombe sans le secours de la hache. L'egoisme du haut clerge s'opposait a cet heureux denouement. On se demande comment une Revolution nee de la justice a pu, dans l'ivresse de la colere et du succes, reculer quelquefois jusqu'a l'injustice meme. Autant demander pourquoi le reflux succede au flux. Les hommes de la Terreur avaient commence par vouloir presque tous l'abolition de la peine de mort; les circonstances seules leur avaient mis le glaive dans la main. Leurs entrailles saignaient sans doute des blessures que la Revolution portait de temps en temps a l'humanite; mais comme ils croyaient sincerement cette Revolution necessaire au bonheur du monde entier et qu'ils s'y devouaient eux-memes corps et ame, ils se firent une volonte de fer. La situation des affaires etait d'ailleurs tellement extreme que, d'une part comme d'une autre, on poussait egalement aux violences. Le langage des defenseurs de la cour ne differait guere, en 1789, de celui de Marat. Que disaient-ils au roi? _Un peu de sang impur verse a propos fait souvent le salut d'un empire._--Si le sang des revolutionnaires etait impur aux yeux des royalistes, celui des royalistes ne devait pas etre plus sacre pour les revolutionnaires. De tous les cotes, je vois les partis entraines a l'agression et les epees a demi tirees du fourreau. Il faut donc nous resoudre a un cataclysme. Les fleaux regenerateurs qui agitent, a un moment donne, la vie des nations, rentrent-ils dans les lois qui president aux destinees du genre humain?--Demandez aux crises geologiques qui ont prepare l'economie actuelle du globe! De pres, ce ne sont que convulsions et ravages; il semble que les elements saisis de terreur se precipitent vers une grande ruine, et que la creation touche a son dernier jour. Attendons. A peine la face agitee des choses s'est-elle reposee, que les agents de destruction se changent visiblement en des agents de formation et de progres. Le depouillement douloureux du vieux monde laisse entrevoir, apres les jours de dechirement et d'angoisses, la figure d'un monde nouveau qui lui succede. La mort, la feconde mort, n'a fait que renouveler encore une fois le spectacle de la vie; rien n'a fini que ce qui devait finir. Par malheur, ces salutaires changements ne sont pas tout de suite apprecies; longtemps une grande voix sort du sepulcre, et l'on entend retentir dans l'age suivant comme un bruit d'ossements qui s'agitent. Que repondre aux elegies sentimentales des adversaires de la Revolution? Ils ressemblent a Laban qui poursuivait Jacob et lui reprochait de lui avoir vole ses dieux: _Cur furatus es deos meos?_--He! bonnes ames, le grand mal, si ces dieux etaient des idoles! Depuis plus d'un siecle, le ver du doute commencait a ronger vos croyances monarchiques; vous aviez mis la Divinite dans des images de chair; la religion meme du Christ expirait sous les chaines d'or d'une politique athee. Le dix-huitieme siecle, sensuel et corrompu, avait amene le paganisme dans nos moeurs; l'esprit allait de nouveau chatier la chair. Des hommes parurent qui, traitant la matiere pour ce qu'elle est, exagererent envers les autres, comme envers eux-memes, le mepris du corps et de la vie. Entraines par la tourmente a immoler les ennemis de la Revolution et a s'immoler apres eux, ils se couvrirent stoiquement de l'immortalite de l'ame. Ecoutez Saint-Just: "Je meprise la poussiere qui me compose et qui vous parle; on pourra la persecuter et faire mourir cette poussiere, mais je defie qu'on m'arrache cette vie independante que je me suis donnee dans les siecles et dans les cieux!" Quel langage! Fort de ces convictions, il mourut sur l'echafaud, bravant la calomnie et l'injure. Parmi les adversaires systematiques de la Revolution Francaise, il en est sans doute de considerables par le talent; leur jugement ne saurait toutefois prevaloir contre le sentiment national. A l'avenement du christianisme, ceux qui ont voulu contrarier la marche de la nouvelle doctrine ont ete brises. Le plus grand de tous, Julien, qui etait pourtant un sage et un penseur, n'a reussi qu'a fletrir son nom d'une epithete odieuse. La posterite traitera de meme les hommes qui resistent aux principes de la Revolution; lutter contre elle, c'est lutter contre l'esprit moderne. Le jour viendra ou, blesses a leurs propres armes, ces ennemis de la lumiere jetteront eux-memes leur sang vers le ciel en s'ecriant: "Revolution, tu as vaincu!" V Le clerge, la noblesse et le tiers etat.--La mission de la France, et pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards. Un mot sur les trois ordres qui vont representer la nation aux Etats generaux. Au moyen age, le clerge, etant seul en possession des lumieres, jouissait d'une autorite incomparable. Il perdit cette autorite a mesure que l'education se repandit dans le royaume. "C'est la clergie qui a fait le clerge, ecrivait Camille Desmoulins. Aujourd'hui que nous savons tous lire, il ne peut plus y avoir que deux ordres, et chacun doit rentrer dans le sien. Nous sommes tous clerge." Le titre d'ecclesiastique avait disparu dans le sens de lettre; il ne subsistait plus que pour designer un ministre de la religion. Or, comme l'Eglise etait alors menacee, d'un cote par l'esprit sceptique du siecle, de l'autre par la corruption interieure des ordres religieux, il en resulta que la puissance du clerge n'avait plus de grandes racines dans le pays. Il en est de meme de toutes les institutions; elles se detruisent avec le temps et s'evanouissent en inoculant leur superiorite morale a la nation tout entiere. On a beaucoup ecrit sur l'origine militaire de la feodalite. A vrai dire, ce n'est pas la noblesse qui est sortie du droit des armes, c'est la conquete; mais la conquete fut suivie du partage des terres entre les envahisseurs, et c'est sur la propriete fonciere que l'aristocratie feodale s'est etablie. Le cadre de notre travail nous interdit toute excursion sur le terrain des premiers siecles de la monarchie. Il suffira donc de savoir que l'importance de chaque seigneur etait alors determinee par le rang qu'occupaient ses ancetres dans la hierarchie sociale, et par l'etendue des domaines qu'ils lui avaient transmis. Se regardant comme d'une race superieure a celle des autres mortels, les nobles adopterent pour eux-memes le titre de _gentilshommes_, par opposition aux roturiers qui furent appeles _vilains_. La division des classes s'appuyait donc, a l'origine, sur des caracteres physiologiques. C'etait du moins quelque chose de trace dans la nature. Avec le temps, les races se croiserent, le sang des conquerants fut mele a celui de la population conquise. Les privileges de la noblesse n'eurent plus alors d'autres raisons d'etre que la force, l'usage et la tradition. Tout cet edifice s'appuyait sur l'ignorance et la dependance des vassaux comme sur une base inebranlable. Ce qu'il nous importe surtout de connaitre est l'histoire du tiers etat. Grace a une infatigable economie, la classe bourgeoise etait arrivee a sortir de la situation humiliante que l'aristocratie lui avait faite. Eclairee, avide, envahissante, elle se remuait pour saisir la part d'influence qui lui revenait, en toute justice, dans les affaires de l'Etat. Son seul tort fut de vouloir limiter les resultats de la Revolution; elle voulait bien ameliorer le sort du peuple, mais non l'admettre a la participation des droits qu'elle reclamait pour elle-meme. Cet egoisme de caste devait etre puni. La borne qu'elle avait marquee fut emportee par le courant. L'isolement et la resistance du tiers firent de plus avorter une partie des resultats moraux que la Revolution Francaise devait produire. Le peuple etait cette masse obscure, laborieuse, feconde, qui alimentait depuis des siecles l'agriculture, le commerce, l'industrie, l'armee. Son origine remontait a la vieille couche celtique. Recouverte par des invasions successives qui s'etaient superposees a la population des Gaules, cette race forte se remontrait toujours et donnait ses traits au caractere national. Incomparablement plus nombreux que les trois autres ordres, le peuple etait la nation meme. "C'est le peuple, ecrivait en 1760 Jean-Jacques Rousseau, qui compose le genre humain; ce qui n'est pas peuple est si peu de chose, que ce n'est pas la peine de le compter." Ce _si peu de chose_ neanmoins etait tout dans l'Etat, tandis que le reste n'etait rien. Voila l'injustice que le mouvement de 89 allait sans doute reparer. Le peuple servait d'assise a la Montagne; c'est par lui qu'elle domina toute la Revolution; qu'elle a fait la loi, soutenu la guerre, dompte les factions. La France etait a la veille de sa perte: les Montagnards la sauverent; les ennemis du dedans furent comprimes et les ennemis du dehors furent repousses la baionnette dans les reins. Il y avait, comme toujours, un troupeau d'hommes qui rapportent tout a eux-memes et a des jouissances sensibles, indifferents pour la vertu et pour l'honneur national, laches, egoistes, avides; mais alors, du moins, ils se cachaient. Des legislateurs moins convaincus auraient pris le genre humain en pitie; ceux de la Montagne s'indignerent. Comme Moise, ils voulurent faire un peuple. Des institutions monarchiques, fondees sur la corruption et la bassesse, aux institutions republicaines, assises sur le devoir et la dignite humaine, il y avait la distance d'un desert a traverser; aucun obstacle ne les arreta. Le sol de la Revolution etait brulant; il s'entr'ouvrait de lui-meme sous les pieds des mecontents et des trainards pour les engloutir. De regrettables exces ternirent cette grande epoque; mais au-dessus et par dela les mauvais jours, les chefs du mouvement revolutionnaire entrevoyaient la terre du repos. Ils marchaient a la fraternite a travers la discorde et le chatiment, mais ils y marchaient; la peine de mort elle-meme allait disparaitre, quand, arretes dans leur reve sublime par la trahison et l'intrigue, condamnes, non juges, les Montagnards tomberent. La Revolution Francaise ne ressemble a aucune des revolutions qui ont agite le monde: les autres etaient des deplacements de la force; celle-ci fut un avenement d'idees. Ce qu'il importe surtout de degager dans cette grande tentative de regeneration morale, c'est la purete des motifs. Que parle-t-on de represailles? Le sang de toute la noblesse de France n'aurait point suffi a laver les plaies que l'ancien regime avait faites au peuple et a la liberte. Non, l'ivresse de la colere ni de la vengeance n'a point dirige, quoi qu'on en dise, les mesures energiques (trop energiques souvent) dont la Revolution a frappe ses ennemis; la raison des coups terribles qu'elle leur porta est dans la resistance qu'ils opposaient a ses principes et a ses droits. Est-il plus vrai que la Convention ait maitrise par le glaive la volonte du pays? Jamais gouvernement n'a demontre, au contraire, d'une facon plus eclatante, l'impuissance de la force materielle. Ou etait-elle en effet, cette force? Dans la Vendee, dans les departements revoltes, surtout dans la coalition etrangere. Sans doute l'Assemblee nationale a repondu au canon par le canon; a defaut d'armee dans l'interieur, l'echafaud consterna les rebelles: qu'est-ce que cela aupres du systeme complique d'armes offensives et defensives dont les gouvernements dits reguliers se servent pour assurer leur existence? La puissance de la Convention, avant tout, appartenait a l'ordre moral; elle envoya des armees sur les frontieres,--pauvres armees de volontaires, sans fusils et sans pain!--elle decreta la terreur dans le pays souleve par d'odieuses manoeuvres; mais ce fut bien plutot l'artillerie des idees nouvelles qui foudroya au dehors l'etranger, et le poids de l'opinion qui accabla au dedans les conspirateurs et les traitres. Je repousse le systeme historique de la force et de la necessite. La force ne donne pas le droit; la necessite n'excuse que les consciences douteuses. Il faut s'elever vers un autre ordre d'idees. Le peuple francais accomplit dans la Revolution Francaise une grande mission: designe par son caractere au role d'initiateur du genre humain, il a conquis, pour lui et pour les autres nations, a force de sacrifices et de larmes, une verite, une existence nouvelle. A sa tete se sont trouves, quand les circonstances l'exigeaient, des hommes extraordinaires, des hommes prevus, qui, faisant taire dans leur coeur les sentiments de la nature, etouffant jusqu'a la pitie, ont mis les principes au-dessus de la vie. Ce sont ces principes, en effet, qui devaient regenerer les institutions. Il en est des peuples comme des hommes: les uns sont nes pour l'egoisme, les autres pour le devouement. La France est douee d'une force d'expansion merveilleuse; elle travaille, meurt et renait sans cesse pour le salut du monde. Voila sa destinee, son devoir. Si les hommes de 93 ont defendu la patrie avec un heroisme qui tient du prodige, soit a la tribune, soit sur le champ de bataille, c'est que la France etait a leurs yeux le sol d'une idee; otez cette idee, et le territoire, malgre les interets qui s'y attachent, malgre le sang martial de ses enfants, le territoire eut ete envahi. Dira-t-on qu'ils combattaient _pro aris et focis_, ces conscrits sans veste et sans souliers, qui opposaient leur poitrine nue a la mitraille? Des autels? ils etaient renverses. Des foyers? ces hommes-la n'en avaient pas encore.--Pour qui donc combattaient-ils? Oh! nous le savons tous, ils combattaient pour la Revolution. C'est l'esprit de la liberte qui a garde nos frontieres. La Montagne etait le Sinai de la loi nouvelle; terrible et foudroyante, avec des eclairs aux flancs, un peuple prosterne a ses pieds et Dieu au sommet. Au peuple francais se rattachaient les destinees des autres peuples, a la Revolution, etait lie le renouvellement de l'esprit humain. Qui pouvait resister a cela? Trop pres des hommes et des choses pour voir la main qui poussait les evenements, d'insenses agitateurs demanderent au passe et aux tenebres de les couvrir. Ils se plongerent d'eux-memes dans la mort. Quant aux chefs de la Revolution, ils lutterent jusqu'au bout l'epee haute. Depositaires de la puissance, ils voulurent hater le terme des douleurs, enfanter l'avenir. Ils perirent aussi dans l'action; mais leur oeuvre ne perira pas. La Revolution desormais n'a plus de violences a exercer; elle forcera l'entree des esprits par la lumiere et ouvrira les coeurs par l'amour. Deja ses ennemis se sentent flechir. Le moment viendra, je l'espere, ou nous nous reconcilierons tous au pied de l'arbre de la liberte dont elle a enfonce les racines dans un sol nouveau et parmi des debris taches de sang. Mais n'anticipons point sur la marche des evenements: nous n'en sommes encore qu'aux debuts de la Revolution Francaise. Louis XVI regne a Versailles entoure du respect de son peuple; tout le monde le felicite d'avoir enfin convoque les Etats generaux; Necker, son premier ministre, est l'idole de la classe moyenne. Le ciel, naguere charge de nuages, s'est eclairci; tout le monde espere en l'avenir. CHAPITRE DEUXIEME L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE I Les elections.--Convocation des Etats generaux.--Serment du Jeu-de-Paume. L'election des deputes aux Etats generaux fut la preface de la Revolution Francaise; qui ne la trouve digne de l'oeuvre? Le pays, las de l'arbitraire, reclamait, par la voie des cahiers, une _maniere fixe d'etre gouverne_, une constitution. Les communes entendaient qu'on les delivrat de ces formes surannees qui classaient la nation en deux especes d'hommes: les oppresseurs et les opprimes. Dans ces cahiers, dits de _condoleance_, on se plaignait des abus du systeme feodal, de l'absence d'une juridiction fixe et uniforme, des privileges qui pesaient sur l'industrie, de l'inegalite des impots et contributions territoriales. Tout etait incertain, abandonne au hasard, c'est-a-dire au caprice des puissants. Le moyen qu'on indiquait pour remedier a ce mal dans la societe, c'etait de substituer la loi a l'arbitraire et d'armer les volontes generales d'une force reelle, superieure a l'action de toute autre volonte. Deja l'esprit de la Revolution etait mur; sa marche etait tracee. L'autorite se deplacait naturellement et sans bruit. De toutes parts, on sentait le besoin de limiter les anciens pouvoirs et d'en creer de nouveaux dans la nation meme. Jusqu'ici le roi avait dit: "Nous voulons"; maintenant le pays voulait. [Note: Voyez les _Cahiers de la Revolution_, par Chassin, et le _Bonhomme Jadis_, par l'auteur des _Montagnards_ editeur Dentu.] Les obstacles a cette heureuse renovation etaient grands, mais ils ne semblaient point insurmontables. Les interets prives, en contradiction ouverte avec l'interet general, etaient de plus divises entre eux. La guerre eclatait au sein meme des privileges et des privilegies. La noblesse comptait sur les Etats generaux pour lier les mains du roi et pour appauvrir le clerge, qui, de son cote, songeait a humilier l'aristocratie. Il y avait alors le haut et le bas clerge: quel contre-sens parmi les ministres de Celui qui n'admettait pas qu'on fit acception des personnes! Le haut clerge voulait conserver tous les abus; le clerge inferieur consentait a certaines reformes. Le tiers etat seul s'entendait pour detruire les inegalites dans l'Eglise et dans l'aristocratie. Les cahiers du clerge et de la noblesse contiennent d'ailleurs quelques voeux significatifs; on se reconnaissait mutuellement des torts. La conversion de l'ancien regime devait commencer par un examen de conscience et par une confession publique. Ces importantes elections se firent dans les circonstances les plus critiques. L'annee 1788 avait afflige la France d'une nouvelle disette. La terre se resserrait comme le coeur des riches dans cette societe egoiste. L'ete avait ete sec, l'hiver fut froid: ni pain, ni feu. L'inactivite des travaux entrainait la baisse des salaires, qui, combinee avec la cherte des subsistances, repandait la tristesse et la misere dans les familles. Il faut sans doute que toutes les grandes choses germent dans le besoin et la pauvrete: la Revolution eut pour langes le deficit et la disette. Le peuple supportait heroiquement tous ces maux. En presence de la demoralisation effroyable de la noblesse et du clerge, il avait les vertus qu'engendre le travail. Quelques troubles insignifiants, presque tous suscites par l'aristocratie ou par la cour, traverserent, dans les provinces, les operations des electeurs. A Paris, Reveillon, ancien ouvrier, fabricant de papiers peints, avait tenu des propos atroces. Il se proposait de reduire la paie des ouvriers a quinze sous par jour, disant tout haut que le pain etait trop bon pour ces gens-la, qu'il fallait les nourrir de pommes de terre. Sa maison fut saccagee. Apres un simulacre de jugement, il fut pendu lui-meme en effigie sur la place de Greve. [Note: L'impartialite veut que je recueille tous les avis; voici celui de Barere: "Des intrigants exciterent et ameuterent les ouvriers pour avoir le pretexte de se plaindre officiellement des troubles de Paris et provoquer le deploiement violent de la force armee contre cette _emeute de fabrique_. On accusait alors un grand personnage d'avoir voulu effrayer les deputes, produire une commotion populaire pour amener des troubles et par suite l'impossibilite de convoquer les Etats generaux."] Depuis quelques annees, en France, les esprits etaient malades, comme il arrive presque toujours a la veille des transformations sociales. L'annonce de la convocation des Etats generaux fut pour tous un grand soulagement, une detente. Le 4 mai eut lieu a Versailles la messe du Saint-Esprit. Les deputes du tiers etat, en modestes habits noirs, mais acclames par la faveur publique; la noblesse en grande pompe, avec ses chapeaux a plumes, ses dentelles et ses parements d'or, accueillie par un morne silence; le clerge divise en deux classes: les prelats en rochet et robe violette, puis les simples cures dans leur robe noire, defilerent devant une foule immense. Le roi fut applaudi; c'etait pour le remercier d'avoir convoque les Etats. Au passage de la reine s'eleverent quelques murmures; des femmes crierent: "Vive le duc d'Orleans!" Marie-Antoinette palit et chancela; la princesse de Lamballe fut obligee de la soutenir. Ce jour-la, Versailles etait Paris, la nation semblait etonnee d'avoir recouvre la parole apres un silence force de soixante-quinze annees. L'enthousiasme ne peut se decrire. Les vieillards pleuraient de joie, les femmes agitaient leurs mouchoirs aux fenetres et jetaient des fleurs sur les deputes des communes. Tous les coeurs s'ouvraient a une vie nouvelle. Les Francais n'avaient ete jusqu'ici que des sujets, le moment etait venu pour eux de se montrer citoyens. L'eveque de Nancy, M. de La Fare, fit un sermon politique. Il parla contre le luxe et le despotisme des cours, sur les devoirs des souverains, sur les droits du peuple. Les idees de liberte, enveloppees dans les formes chretiennes, avaient je ne sais quoi d'attendrissant et de solennel qui penetrait toutes les ames. On appellerait volontiers ce 4 mai le jour de la naissance morale d'une grande nation. [Illustration: Camille Desmoulins.] Le 5, les douze cents deputes se reunirent dans la salle des Menus, convertie en salle des seances. Le clerge fut assis a la droite du trone, la noblesse a gauche et le tiers en face. Le roi ouvrait d'une tremblante main l'antre des discussions politiques; il craignait d'en dechainer les vents et les tempetes. La frayeur percait dans son langage embarrasse, diffus, ombrageux, et dans celui de son ministre, le garde des sceaux M. de Necker. On avait convoque la nation, et on lui exprimait indirectement le voeu d'etre delivre de son concours. La France pretendait hater, par l'assemblee des Etats, les innovations necessaires; la couronne comptait, au contraire, sur cette mesure pour les moderer. A des hommes rassembles pour reformer et gouverner le pays, on ne parla que de finances, on ne demanda que des subsides. La cour ne voulant pas que la discussion s'elevat jusqu'aux idees, elle lui tracait d'avance un programme. Les representants de la nation etaient encore attaches a la personne du roi, mais ils se retrancherent derriere leur mandat pour lui resister. Louis XVI avait une belle occasion de retremper ses droits dans la souverainete populaire: c'etait d'abdiquer son pouvoir en entrant dans la salle des seances, pour le recevoir ensuite du libre consentement de l'Assemblee. Il n'en fit rien. Une question preoccupait surtout les esprits: quelle serait enfin la situation du tiers relativement aux deux autres ordres? Le voeu des communes etait formel: les Francais devaient cesser d'appartenir a differentes classes; a l'avenir, l'ensemble des citoyens et du territoire constituerait l'Etat. Il ne doit y avoir qu'un peuple, qu'une Assemblee nationale. Les Etats se trouverent reduits, des le debut, a l'inaction. La noblesse et le clerge voulaient qu'on votat par ordres, et les communes par tetes. La noblesse montrait pour ses privileges un attachement intraitable; le clerge ne voulait pas abandonner ses pretentions; la vieille France hesitait a se fondre dans la France nouvelle. Composee d'elements heterogenes, l'Assemblee ne pouvait vivre qu'en les ramenant a l'unite. Le tiers etat se trouvait etre le lien de cette unite necessaire, le mediateur des pouvoirs particuliers qui allaient se reunir dans un grand pouvoir national. Je passe sur bien des lenteurs et des retards; je ne puis pourtant omettre les resistances qui amenerent la ruine de ce qu'on esperait sauver. Ces fluctuations (on perdit tout un grand mois a negocier pour la reunion des trois ordres) rejouissaient la cour. Les defiances du pouvoir souverain croissaient avec l'energie des communes. En meme temps, on serrait Paris de troupes. Le mauvais vouloir des conseillers du roi eclatait par des actes significatifs: le _Journal des Etats generaux_, dont Mirabeau avait publie la premiere feuille, venait d'etre supprime. Quel moment choisissait-on pour mettre le scelle sur les idees? Celui ou la nation, impatiente, s'etait reunie pour rompre le silence violent qu'on lui imposait depuis des siecles! La liberte de la presse, mere de toutes les autres libertes, venait d'etre frappee: c'est toujours la premiere a laquelle s'attaquent les reactions. La cour esperait rencontrer peu de resistance a l'execution de ses projets. Quels etaient ces projets? Louis XVI avait-il l'intention de frapper un grand coup? Voulait-il attaquer ou se defendre? Mais se defendre contre qui? Le peuple et l'Assemblee tenaient encore pour le roi. Cette conduite louche et tenebreuse entretenait une inquietude profonde. "Que la tyrannie se montre avec franchise, s'ecriait Mirabeau, et nous verrons alors si nous devons nous roidir ou nous envelopper la tete!" Mirabeau! qu'etait cet homme?--Un monstre d'eloquence.--Que venait-il faire?--Detruire. Il reprochait a la societe les meurtrissures qu'elle lui avait faites, et les vices dont il etait gangrene. Ses aventures scandaleuses avaient fait du bruit, mais, comme les rugissements du lion imposent silence, dans la foret, aux cris lugubres du chacal et aux hurlements de la hyene, cet homme allait ecraser la medisance sous la puissance de son organe. Le jour ou il parut aux Etats generaux fut pour lui, de meme que pour le pays, un jour de renovation. Mirabeau avait eu a souffrir de la tyrannie de la famille et de celle du pouvoir; il allait envelopper son ressentiment dans la colere d'un grand peuple. La situation devenait perilleuse. La cour, livree a une agitation extreme, n'osait ni frapper ni ceder. Dans des conjonctures si difficiles, l'Assemblee sentait le besoin de lier son sort a celui du peuple. "Que nos concitoyens nous entourent de toutes parts, s'ecriait Volney, que leur presence nous anime et nous inspire!" D'un autre cote, les royalistes repetaient a outrance que la societe allait perir sous le debordement de la democratie. Au milieu de tant d'ennemis, l'Assemblee ne disposait que d'une force morale; a la verite, cette force commencait a etre immense. La voix des deputes du tiers etait grossie par tous les echos de l'opinion publique. Les tetes bouillonnaient, et le volcan dont on entendait deja les grondements sourds et profonds ouvrait son cratere a quatre lieues de Versailles. La cour avait pour elle l'armee; l'Assemblee avait Paris. La, l'exasperation etait au comble: les aristocrates indignaient le peuple par le retard qu'ils apportaient a l'organisation de l'Assemblee. Au milieu du jardin du Palais-Royal s'elevait une sorte de tente en planches ou l'on discutait sur les affaires publiques. Chaque cafe etait un club; chaque club avait ses orateurs. Les plus hardis declaraient que si la cour persistait dans sa resistance, la noblesse dans son refus de se joindre aux deux autres ordres et l'Assemblee des Etats dans son immobilite, le peuple ferait bien d'agir par lui-meme. La disette contribuait a entretenir cette fermentation. Des nouvelles inquietantes circulaient de bouche en bouche. Les troupes se massaient entre Paris et Versailles. Pourquoi ce deploiement de forces? Pourquoi dans l'etat de detresse ou etaient les finances de la nation, faisait-on venir des frontieres, a grands frais, des trains formidables d'artillerie? Il fallait du pain, on apportait des boulets! A Versailles, le sentiment national etait plus calme; mais il etait aussi ferme. On s'attendait a un acte d'autorite royale, a un coup d'Etat. La situation etait telle qu'elle ne pouvait se prolonger. L'entetement et la violence des conservateurs devait, d'un jour a l'autre, provoquer la lutte. Le bien allait-il sortir de l'exces du mal? Les Communes, entravees dans leur marche par la resistance passive des deux autres ordres, le haut clerge et la noblesse, enveloppees par les intrigues de la cour, a bout de patience, mettaient une lenteur desesperante dans la verification des pouvoirs. Les deputes du tiers, comme etant les plus nombreux, avaient pris possession de la grande salle. C'est la qu'ils sommaient les deux autres ordres de se reunir a eux; mais toutes les tentatives de rapprochement avaient echoue. L'Assemblee existait depuis un mois, et elle n'avait pas encore de nom. On en proposa plusieurs qui furent ecartes. Enfin l'abbe Sieyes obtint qu'elle s'intitulat ASSEMBLEE NATIONALE. Pres de cinq cents voix consacrerent cet acte de hardiesse.--Qu'etait l'abbe Sieyes? Un esprit profond, marchant droit a son but par des voies souterraines, l'homme de la revolution bourgeoise, un grand logicien qui avait pose le fameux axiome du tiers etat, entre _tout_ et _rien_. Contrarie par la volonte de ses parents, dans le choix d'une carriere, il se soumit a epouser tristement l'Eglise. Ce fut un mariage de raison. Comme chez lui la passion etait dans la tete, le jeune homme se livra tout entier aux charmes austeres de l'etude. Il contracta dans ce commerce une melancolie sauvage et une morne insensibilite. Au sortir du seminaire de Saint-Sulpice ou l'etude sterile de la theologie n'avait point absorbe toutes ses forces, il se livra a de profondes recherches sur la _marche egaree de l'esprit humain_. Ses meditations se tournerent vers la politique. Quand les vieilles institutions sociales furent attaquees, il se montra tout a coup sur la breche. Son caractere etait timide, effet inevitable de la solitude dans laquelle il avait vecu; mais il possedait la hardiesse de l'esprit. Taciturne, il gardait en lui-meme ses pensees, et quand le moment de les dire etait venu, il les acerait comme des fleches. L'Assemblee, reduite au tiers etat par l'absence volontaire de la noblesse et du clerge, poursuivait ses travaux. Cette marche inquieta serieusement la cour, qui resolut de suspendre les seances. Une mesure aussi arbitraire etait bien faite pour jeter la consternation dans Versailles et la guerre civile dans Paris. On annonca une seance royale pour le 23 juin. Puis, sous pretexte de travaux a faire pour la decoration du trone, un detachement de soldats s'empare de la salle des Etats, et en defend l'entree: la nation est mise a la porte de chez elle. Ou aller? Les deputes ahuris ouvrirent entre eux des avis differents. Deja plusieurs brochures avaient emis le voeu que l'Assemblee nationale eut son siege a Paris. S'y transporterait-on? Les sages reculerent devant cette resolution extreme. Les uns voulaient s'assembler sur la place d'Armes et deliberer a ciel ouvert; invoquant en faveur de leur opinion les souvenirs de notre histoire, ils proposaient de tenir un _champ de mai_. D'autres criaient: "A la terrasse de Marly!" On flottait entre ces avis contradictoires, quand on apprit que Bailly, d'apres le conseil du depute Guillotin, avait choisi pour lieu de la seance la salle du Jeu-de-Paume.--Bailly avait la figure longue, grave et froide, un peu le profil calviniste. Son opposition a l'ancien regime etait aussi calme qu'inflexible. Il avait obtenu tres-longtemps le _prix de sagesse_; on designait ainsi une pension accordee aux ecrivains serieux et tranquilles. Astronome, il avait etudie la marche de la Revolution tout en suivant le mouvement des corps celestes. De meme que les mondes observes dans l'espace, l'esprit humain est soumis a des lois: c'est un equivalent de ces lois que Bailly, homme d'ordre, aurait voulu introduire dans la societe de son temps. Revenons aux deputes errants dans les rues de Versailles par une journee pluvieuse et triste. Le peuple escorte avec respect et en silence ces representants de la nation blesses dans leurs droits et dans leur dignite. La salle du Jeu-de-Paume, triste et nue, convenait a la circonstance. Tous les membres influents des commumes etaient reunis. On remarquait surtout parmi eux un ministre protestant, Rabaud Saint-Etienne; un chartreux, dom Gerle; un cure, l'abbe Gregoire [Note: Un jour le statuaire David accompagnait a Versailles l'abbe Gregoire. L'ancien membre de l'Assemblee nationale voulait revoir cette salle du Jeu-de-Paume, muet temoin d'un si grand acte de courage. Il la retrouve. Tel ses souvenirs l'oppressent, il garde un religieux silence que son compagnon a la delicatesse de respecter. Quand David leva les yeux, il vit de grandes larmes rouler noblement sur les joues du vieillard. "Si jamais mon amour de la liberte pouvait s'affaiblir, s'ecria l'abbe Gregoire, pour le rallumer, je tournerais les regards vers cette salle!"]. Ce fut un modere, Mounier, de Grenoble, qui proposa le serment du Jeu-de-Paume: "Les membres de l'Assemblee nationale jurent de ne se separer jamais jusqu'a ce que la constitution du royaume et la regeneration de l'ordre public soient etablies et affermies sur des bases solides." Bailly, d'une voix distincte et haute, lit la formule du serment, et en sa qualite de president jure le premier. Alors tous les bras se levent. L'ivresse du patriotisme eclate de toutes parts; on s'embrasse; les mains cherchent les mains; tous les coeurs palpitent, l'enthousiasme deborde. Cependant le ciel fait fureur; de larges gouttes de pluie tombent sur le toit de l'edifice; a l'une des fenetres defoncees un rideau est tordu par l'orage; le jour est si sombre qu'on y voit a peine dans la salle. Un eclair dechire cette obscurite sinistre; le tonnerre gronde. Quel moment et quelle grandeur! Un orage au dehors, une revolution dans l'assemblee. A peine les deputes du tiers eurent-ils accompli cet acte de sagesse virile et d'autorite, qu'effrayes eux-memes de leur audace ils pousserent le cri de _Vive le roi!_ L'illusion de la monarchie constitutionnelle n'etait point alors evanouie. Quoi qu'il en soit, l'effet de cette seance fut electrique; les curieux firent entendre au dehors leurs applaudissements prolonges qui allerent se perdre dans les derniers eclats de la foudre. Les representants s'etaient montres dignes de la nation: tout etait sauve. II La seance royale--Paroles de Mirabeau--Necker--Troubles a Paris--Conduite des deputes--Pris de la Bastille. Le lendemain (2l juin 1789) etait un dimanche; on respecta le jour du repos. Le lundi, l'Assemblee n'avait point encore trouve ou s'abriter; la salle du Jeu-de-Paume ne convenait nullement comme lieu de reunion: ni sieges, ni banquettes. Le comte d'Artois l'avait d'ailleurs fait retenir pour son agrement. Le tiers tint seance dans l'eglise Saint-Louis. L'Assemblee des communes ne cessait de sommer le clerge, au nom du Dieu de paix, de se reunir a elle. La noblesse etait surtout attachee a ses titres, le clerge a ses interets; mais il y a tels moments ou la force des doctrines desarme l'amour-propre des plus obstines. L'abbe Gregoire, ce genereux transfuge, qui avait assiste la veille a la fameuse seance du Jeu-de-Paume, rejoignit son ordre dans l'intention de la ramener. Vers une heure, la majorite du clerge, l'archeveque de Bordeaux en tete, fut introduite dans le choeur. La joie et les applaudissements eclaterent; lorsque l'on prononca le nom de l'abbe Gregoire, l'air retentit d'acclamations universelles. L'Assemblee fit entendre, par la bouche de son president, des paroles d'union. Bailly exprima en ces termes le regret de ne pas voir la noblesse sieger avec les communes et avec le clerge: "Des freres d'un autre ordre manquent a cette auguste famille." Comment pouvait-on supposer des passions haineuses et subversives chez des hommes qui tenaient un langage si conforme a l'esprit evangelique? L'Assemblee augmentait ses forces par la lutte et les delais; la cour epuisait les siennes. C'est la seule fois peut-etre que l'inaction fut mise au service du progres. Quelques semaines auparavant, le clerge avait voulu forcer cette inaction salutaire, en proposant a l'Assemblee de s'occuper de la misere publique et de la cherte des grains. Cette demarche n'etait qu'un piege; l'Assemblee ne s'y trompa pas, et elle eut le courage d'y resister. Le clerge croyait le peuple dispose a vendre son droit d'hommes libres pour un morceau de pain; il se trompait. Les grandes conquetes morales ne s'achetent que par le sacrifice; la France de la Revolution preferait encore a la nourriture materielle le pain de la parole qui fait les justes, et le pain de la liberte qui fait les forts.--Le 9, l'Assemblee avait d'ailleurs institue un Comite de subsistances. La seance royale eut enfin lieu le 23 juin. On commenca par humilier les communes. Quelle est cette procession d'hommes noirs qui attendent dehors, sous une pluie battante, l'ouverture de la salle?--Annoncez la nation! Le despotisme, banni depuis quelques mois des affaires du pays, reparut tout a coup sous des formes si odieuses, que les plus moderes furent contraints d'ouvrir les yeux. Le roi tint un langage severe, inconvenant: il menaca les deputes, et leur fit entendre qu'il se passerait de leur concours, s'il rencontrait chez eux une resistance inebranlable. Il cassa les arretes de l'Assemblee, qu'il ne reconnut que comme l'ordre du tiers; les libertes que la representation nationale s'etait donnees depuis un mois se trouvaient violemment reprises, confisquees. "Le roi veut, etait-il dit, que l'ancienne distinction des trois ordres de l'Etat soit conservee en entier, comme essentiellement liee a la constitution du royaume." Ces declarations furent accueillies comme elles devaient l'etre, par le silence. Dans les temps de revolution, l'ombre du passe marche a cote du present; elle le depasse meme quelquefois, mais c'est pour s'evanouir. "Je vous ordonne, messieurs, avait dit le roi en finissant, de vous separer tout de suite." Presque tous les eveques, quelques cures et une grande partie de la noblesse obeirent; les deputes du peuple, mornes, deconcertes, fremissant d'indignation, resterent a leur place. Ils se regardaient, cherchant, dans ce moment-la, non une resolution, mais une bouche pour la dire. Mirabeau se leve: "Messieurs, s'ecrie-t-il, j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait etre le salut de la patrie, si les presents du despotisme n'etaient pas toujours dangereux. Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la violation du temple national, pour vous commander d'etre heureux! Qui vous fait ce commandement? votre mandataire! Qui vous donne des lois imperieuses? votre mandataire, qui doit les recevoir de nous, messieurs, qui sommes revetus d'un caractere politique et inviolable; de nous, enfin, de qui vingt-cinq millions d'hommes attendent un bonheur certain, parce qu'il doit etre consenti, donne et recu par tous. Mais la liberte des voix deliberatives est enchainee: une force militaire environne les Etats! Ou sont les ennemis de la nation? Catilina est-il a nos portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre dignite, de votre puissance legislative, vous vous renfermiez dans la religion de votre serment: il ne nous permet de nous separer qu'apres avoir fait la constitution." Alors le grand-maitre des ceremonies, petit manteau, frisure a l'_oiseau royal_, surmonte d'un chapeau absur